Supermarchés ou achats près de chez soi pour les uns, circuits courts pour d’autres, qui n’avaient pas forcément l’habitude de s’y approvisionner. La fermeture ou la réorganisation des marchés, toutefois, oblige à s’adapter et motive de plus en plus de consommateurs à s’impliquer pour faciliter la mise en place d’autres circuits courts.


Deux grandes tendances en matière d’approvisionnement


A l’image de ce qui s’observe plus largement, les consommateurs intègrent les exigences de prévention sanitaire dans leurs pratiques d’approvisionnement. Ce qui avait été observé dans les semaines précédentes se confirme : pour tous ou presque, tout d’abord, limiter les risques d’être contaminé, c’est limiter les déplacements pour faire ses courses, “passer moins de temps dans les magasins” (couple habitant à la campagne, 9 avril).


La première grande tendance, c’est alors d’acheter tout et beaucoup à la fois en supermarché, si possible en version drive ou dans la moyenne surface située la plus près de chez soi. Comme le montre l’Institut Nielsen, spécialisé dans l’étude de la distribution, les hypermarchés sont délaissés au profit des commerces de détail plus petits et plus près des habitations. Les consommateurs y achètent “des produits qui se conservent (conserves, surgelés)”, “l'indispensable, des pâtes et du ketchup, le reste ça dépend” (élèves de terminale, interrogés par leur enseignante sur les achats au sein de leur foyer, 9 avril).

Dans les rayons de ces magasins, témoigne un des répondants, “se succèdent des présentoirs remplis (droguerie) même le papier toilette, d'autres clairsemés (pâtes, conserves, produits secs, beurre) et d'autres vides (farine) ou presque. Les derniers paquets de farine de marque 1er prix sont toujours sur palette et ils sont emportés par 3 ou 4 paquets par personne… aussi je me surprends à en prendre un...je perds un peu mon sang froid... Je pense qu'en temps "ordinaire" peu de gens achète la farine par 3 à 4 kg à la fois et personnellement je n'avais jamais acheté de farine 1er prix” (consommateur à Rennes, 7 avril); “c'était un peu la folie dans le carrefour Market de la ville, des rayons dévalisés, une tension était palpable dans le magasin” (consommateur Ile-et-Vilaine, 10 avril); “[il] règne une atmosphère étrange dans le centre commercial” (consommateur de Rennes). Ce vécu contribue à expliquer le succès du drive mais amène aussi certains consommateurs à préférer les livraisons à domicile quand elles sont proposées par des commerçants de leur quartier, ou bien à se tourner vers des magasins bio, “moins engorgés”, (consommateur, Paris, 18 avril) où “le climat est beaucoup plus apaisant. Les gens font des courses “normales”, avec peut-être des quantités augmentées histoire de ne pas venir tous les 3 jours. Un respect des mesures et une bienveillance se ressent” (consommatrice, Ile-et-Vilaine, 10 avril). Les produits basiques, toutefois, y sont plus chers, rappelle un répondant. De plus, la tension, le sentiment de gêne peuvent aussi être ressentis dans ces magasins qui deviennent alors plus fréquentés : “Hier je vais faire mes courses [dans un magasin bio] et là une queue interminable (mon horaire n'a pas changé depuis les semaine précédentes), les gens s'agglutinent, beaucoup portent des masques et des gants, mais ne respectent pas les règles de distance... Les sourires sont rares, certains rayons sont vides... Le personnel semble fatigué et usé. Je ressens une ambiance lourde. Quand je rentre, je me sens mal, fatiguée “ (consommatrice de l’Hérault, 16 avril).


La seconde tendance est de se tourner vers les circuits courts, dans lesquels beaucoup de répondants achetaient déjà, au moins un peu ou de temps en temps, mais la crise les amène à y acheter davantage: “circuits courts privilégiés, produits bio en priorité [...] Ces habitudes étaient déjà présentes avant le confinement mais ont cependant augmenté“ (consommateur, département Puy-de-Dôme). L’engouement va au-delà des consommateurs qui utilisaient déjà ces circuits, “pour recréer du lien avec les producteur près de chez soi, que ce soit par solidarité avec eux ou par peur de se rendre en supermarché” (salariée d’une association bio, Finistère); “Acheter local n'était la préoccupation que d'une partie de nos adhérents déjà sensibilisés (famille 0 déchets...) mais le confinement a permis à beaucoup de réfléchir et d'avoir envie de produits à proximité pour être sûr d'en avoir…, pour rémunérer les paysans proches de chez eux qui ne peuvent plus vendre sur les marchés…” (animateur d’une association environnementaliste, Finistère, 27 mars). Lors de ces achats, “de nouveaux acheteurs du voisinage [sont] surpris par la qualité et le prix abordable des articles” (productrice d’une boutique de producteurs, Aveyron, 13 avril). Ce n’est pas toujours facile, toutefois, d’acheter dans ces circuits : “Je souhaitais rejoindre une AMAP il y a quelques temps mais les deux présentes dans la ville sont déjà complètes malheureusement. Depuis le confinement, je tente désespérément de me fournir auprès de producteurs locaux mais il y a trop de demandes et beaucoup d'initiatives mais peu à proximité de mon domicile.” La fermeture des marchés a compliqué les achats auprès de producteurs locaux mais elle a aussi suscité la mise en place de nouveaux circuits, dont certains avec l’appui de consommateurs.


Une fermeture des marchés qui révèle leur importance et encourage l’implication


L’achat en circuits courts s’est nettement compliqué avec la fermeture des marchés, qui a fortement perturbé leurs habitués. A Morlaix, par exemple, “le marché a été mis en veille durant 2 semaines pour cause de confinement. De nombreuses questions se sont posées pour les nombreux habitués du marché : comment continuer à manger local? comment continuer à acheter les produits de nos producteurs? comment et où vont ils vendre leurs produits?” (consommateur, 4 avril).


Certains marchés ont été maintenus mais moyennant une réorganisation dans le cas des gros marchés et/ou des grandes villes : les marchés ouverts ont souvent été réduits à quelques étals de producteurs. Ceux-ci ont une offre “moins diversifiée”, surtout pendant cette période charnière entre deux saisons, si bien qu’il est plus difficile de s’y approvisionner : “nous nous sommes trouvés très nombreux dans une file d'attente interminable pour seulement 10 producteurs présents. J'ai donc comme beaucoup renoncé à y aller” (consommatrice de Morlaix, 4 avril). Les répondants déclarent par contre que les consignes sanitaires y sont bien respectées et certains décrivent même minutieusement la façon dont la sécurité du lieu est assurée, en général avec l’appui de la mairie. Seulement un témoin évoque le fait que peu de personnes portent des masques et l’inquiétude que génère chez lui le fait que les exposants manipulent de l’argent.

Si la fermeture ou la réorganisation des marchés a un impact particulier, c’est aussi parce que, comme le souligne un répondant, le marché est un lieu important pour permettre à tous d’accéder à des produits frais à des prix intéressants : ’’en temps normal, venir sur ce marché permet de se ravitailler sur tous les produits frais et périssables. En temps normal, on peut donc aller au supermarché seulement pour l'hygiène et les produits d'entretien et se nourrir, même à prix réduits en concentrant ses achats de fruits et légumes chez les marchands les moins chers. Or, dans cette nouvelle configuration, ce ne sont pas les étals les plus variés et les moins chers qui sont présents, mais les plus "locaux", avec des prix assez élevés et une belle qualité de produit. Ce marché de centre ville très fréquenté normalement par des retraités et des personnes à faibles revenus exclut une partie de ses consommateurs habituels” (consommateur des environs de Toulouse, 9 avril).


Suite à la fermeture ou à la réorganisation des marchés, les consommateurs s’adaptent, changent de circuit, tout en essayant de conserver leurs critères d’achat : “Notre alimentation est en grande partie composée par des achats au marché auprès de producteurs. Il est à mon sens dommage que cet accès ait été interrompu. Nous complétons par une épicerie coopérative qui est devenue notre principale source d’approvisionnement. Des super initiatives des coopérateurs ont permis de mettre en place des distributions de produits de producteurs qui ne pouvaient plus écouler leur stocks (fromagers, maraîchers, volailles) et qui ont aussi augmenté les commandes de produits frais d’un distributeur de Rungis” (couple banlieue parisienne, 11 avril). Dans certains territoires, en effet, les consommateurs bénéficient de solutions mises en place par des producteurs, des revendeurs, des associations ou des collectivités (livraisons à domicile, installation d’un distributeur automatique, publication d’une liste de contacts sur le site de la ville…). Là encore, les répondants mettent en avant le respect des consignes sanitaires, appuyé sur une nouvelle organisation que certains décrivent précisément (créneau horaire pour chaque client, prix ronds pour éviter de rendre la monnaie…). Le développement de ces solutions pratiques et de proximité amène certains à déclarer que “cette crise nous aidera donc à consommer encore plus local” (consommateur de la banlieue parisienne, 19 avril). Des consommateurs, toutefois, déplorent “un manque cruel d’informations pour retrouver nos habitudes de marché” (couple au Havre, 16 avril) et regrettent que “la diminution des lieux d’accès à de l’alimentation rend de plus en plus incontournables les gros acteurs comme le Carrefour et le leader price” (consommateur de la banlieue parisienne, 11 avril).


Confirmant ce qui était mentionné dans le bulletin n°2, un nombre croissant de consommateurs s’impliquent pour aider des producteurs à commercialiser leurs produits. C’est, comme dans la période précédente, le cas de membres d’Amap, qui proposent à d’autres producteurs de livrer des produits au moment de la distribution de leur Amap. Cela devient aussi, dans cette nouvelle période, le cas de consommateurs habitués à acheter au marché. A Rennes, par exemple, un des principaux marchés est maintenu mais avec la moitié des étals, ce qui génère des temps d’attente importants et ne suffit pas à couvrir la demande. Un couple de consommateurs de Rennes aide alors un maraîcher, auprès duquel ils s’approvisionnent d’habitude sur ce marché, à vendre directement ses produits dans leur réseau.


Par sms, ils invitent leurs amis, leurs voisins à lui commander des produits mais aussi à comprendre ce que vit ce dernier : "Bonjour chères amies, chers amis, notre maraîcher, se lance dans la livraison de ses super légumes et fruits de saisons bio et locaux, ne soyez pas trop durs avec lui, s'il y a des cafouillages, c'est une grande première à si grande échelle, voici sa liste de légumes, son numéro, envoyez lui un sms avec votre adresse et il vous livrera” [...] A date du 15 avril, nous sommes 6 appartements à commander des légumes et des fruits chez lui et deux ami.e.s rennais.e.s. Chaque semaine, nous envoyons un petit sms, pour informer nos voisin.e.s et ami.e.s lorsque nous lui faisons des commandes pour lui éviter des A/R” (Rennes, 15 avril). L’implication des uns entraîne l’implication des autres, les témoignages confirment la multiplication de groupements d’achat qui se créent entre voisins : on se partage les commandes, les trajets pour faire des courses. Même ceux qui ne le font pas évoquent l'idée d’être solidaire vis-à-vis des producteurs mais aussi de s’organiser à plusieurs : “nous voulions trouver une solution pour les producteurs du marché et le quotidien faisant n'avons pas eu la force de créer de groupement d’achat ou tout simplement de les appeler....” (couple au Havre, 18 avril).


Pour les adeptes du supermarché comme pour ceux des circuits courts, les commerces de proximité sont des compléments utiles. Les clients des supermarchés semblent plutôt se tourner vers les commerces qui livrent à domicile. Les clients des marchés reportent leurs achats vers les primeurs, les commerces de bouche ou bien privilégient les magasins bio, confirmant des liens déjà mis en avant dans des études sur la consommation en circuits courts ou de produits bio.


Enfin, quand on peut, on cueille ce qu’il y a autour de chez soi, on sème pour produire soi-même : “Apparition de 30 M2 de jardin en trois parties, là où il n'y avait que sable et mauvaises herbes. 2 parcelles de 12m2 et une de 6m2” (habitant du département de la Charente-Maritime, 13 avril).

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Présentation du Bulletin n°3


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