Plusieurs contributions à l’enquête nous sont parvenues depuis l’étranger. Certaines d’entre elles apportent un regard critique sur les systèmes agricoles et alimentaires actuels. Il s’agit ainsi de faire le point sur ces témoignages. Nous constatons que malgré des contextes agricoles, politiques et sociaux très différents, des réflexions communes se dégagent à l’échelle mondiale : retours sur des questionnements abordant de nouvelles formes d’adaptation, des modalités d’action et des incertitudes sur l’avenir.



Les témoignages liés à l’enquête


Tout au long de l’enquête des témoignages de pays étrangers nous ont été transmis. Dans un premier temps, nous les avons reçus par mail ou via les réseaux sociaux. Puis, les réponses nous sont parvenues par le biais du questionnaire de l’enquête suite à sa traduction en portugais, en anglais et en espagnol. Au total nous comptabilisons 55 déclarations provenant de 14 pays d’Europe, d’Amérique du nord, d’Amérique du sud, d’Afrique et d’Océanie.


Répartition des contributions étrangères dans le monde

Le nombre relativement limité de témoignages ainsi que la pluralité de leurs origines et des thématiques abordées ne nous permettent pas de réaliser une analyse statistique et de généraliser des enseignements. Ces retours sont cependant d’une valeur importante grâce à la diversité des pays concernés et à la mise en lumière des spécificités des contextes sanitaires, culturels, agricoles, économiques et politiques locaux.

De manière générale, les thèmes abordés dans ces témoignages sont ceux de la solidarité, de l’adaptation des modalités d’achat et de distribution (circuits-courts), des nouveaux modèles alimentaires, ainsi que des enjeux de sécurité ou souveraineté alimentaire. Nous avons classés l’ensemble de ces contributions selon ce qui relève :


- de l’observation : il s’agit des éléments d’analyse sur l’environnement proche et sur les pratiques collectives appréhendées d’un point de vue extérieur ;


- des pratiques et des initiatives locales : nous avons analysé les passages de témoignages qui traitent des démarches individuelles. Il s’agit par exemple des changements de régime alimentaire ou des initiatives de petits groupes locaux ;


- des perspectives et craintes pour l’avenir : Nous avons capitalisé ce qui a trait aux inquiétudes concernant l’impact de la crise à court et long terme.

Pour chacune de ces catégories de contributions nous faisons ressortir ce qui a semblé commun aux observations faites en France et ce qui nous a paru spécifique à d’autres pays.



Les observations


La majorité des observations réalisées concernent sans grande surprise les points de distribution alimentaire.


Comme dans certaines régions de France, les premières semaines de confinement ont été marquées par une rupture de stock de certains produits dans les supermarchés. Dans un premier temps les rayons de produits secs comme le riz et les pâtes ont été pris d'assaut mais aussi les rayons de bouteilles d’eau dans des régions ou l’habitude de boire au robinet est peu développée comme ici à Evora au Portugal : « Les bouteilles d'eau ont presque disparu des étagères des grandes surfaces commerciales (LIDL, Intermarché, Pingo Doce) Les acheteurs qui ont commencé à stocker des aliments sont pour la plupart à la retraite. » (Evora, Portugal, 12mars).


Deuxième fait marquant, la fermeture des marchés qui a eu un impact majeur dans d’autres régions du monde. En effet, de nombreux témoignages ont été reçus dans ce sens aussi bien au Brésil, qu'en Serbie ou qu’au Burkina Faso. Des producteurs pratiquant la vente sur les marchés ont été amenés à repenser totalement leur logistique pour vendre leurs productions.

«Les agriculteurs bio ont perdu leur espace de commercialisation, avec la fermeture de la foire bio hebdomadaire et la mise à l’arrêt des repas scolaires, pour lesquels ils ont un contrat d'approvisionnement. La commercialisation est passée par d'autres voies comme le téléphone et les réseaux sociaux, avec des livraisons à domicile pour faciliter les flux de production. » (Pinheiral , RJ, Brésil, 23 mars)


On remarque que les systèmes de paniers, communément appelés CSA (Community-Supported Agriculture), ont été mobilisés avec des arguments similaires à ceux de l’hexagone. Il s’agissait notamment de limiter les risques d’exposition au virus en évitant les supermarchés très fréquentés, de soutenir les petits producteurs locaux et de consommer des produits sains et de qualité en termes de goût et en termes nutritionnels pour renforcer son système immunitaire. Ainsi le nombre d’adhérents à des groupes de consommateurs mentionnés dans les témoignages a fortement augmenté pendant la crise.


Depuis le début du mois de mars 2020, FairShare CSA Coalition (une organisation à but non lucratif basée au Wisconsin qui sert plus de 40 producteurs biologiques CSA) a noté une nette augmentation de la vente d'actions CSA. Les fermes que nous soutenons vendent plus rapidement que les années précédentes et la fréquentation de site Web et de notre outil de recherche de fermes est plus intense que la normale à cette période de l'année.

Upper Midwest, USA, 4 avril



Cependant l’augmentation du nombre de commandes de paniers n’a pas systématiquement permis de compenser les pertes de chiffres d’affaires. Les nouvelles formes de livraisons ont eu un coût non négligeable et des contrats ont par ailleurs dû être abandonnés pour certains producteurs. Cela a été le cas pour cette AMAP togolaise : « Egalement, ServAir Togo qui est un client important de l'AMAP-TOGO, a cessé ses commandes de légumes et fruits suite à la fermeture provisoire de leur site, le 20 mars 2020. AMAP -Togo continue toujours la distribution des produits comme: légumes, fruits et d'autres produits agricoles à ses consommateurs et nous constatons une augmentation des adhésions à nos paniers. » (Togo, 3 avril)


Par ailleurs, l’espoir de maintenir les nouveaux clients arrivés pendant la crise au sein de groupes de consommateurs a pu s’estomper avec un retour à un niveau de ventes habituel dès les premières semaines de déconfinement. Ce constat avait également été mis en évidence en France lors de l’enquête. « Avec l'arrivée de la pandémie de la COVID-19 au Portugal dans la deuxième semaine de mars 2020 et le début du confinement, nous avons assisté à une forte et soudaine augmentation de la demande en nourriture. Nous avons pu constater un état d'anxiété, de peur et de panique générale engendrant une grande demande de nourriture en quantités beaucoup plus importantes que d'habitude. Nous avons remarqué que les clients ont commencé à accumuler des stocks de nourriture chez eux. Il y avait également une forte demande pour les livraisons à domicile, pour éviter d'avoir à quitter la maison. Après environ 6 semaines, la demande a ralenti et après deux mois, nous sommes revenus au niveau habituel pré-COVID en termes de nombre de commandes et de ventes.(Portugal, 28 mai)


Cependant, malgré une rapide reprise des habitudes des consommateurs, certains producteurs ou acteurs associatifs ont espoir que la crise permettra de renforcer la visibilité des réseaux alternatifs à l’agro-industrie et favorisera une prise de conscience sur leur capacité à fournir des produits alimentaires à des communautés parfois fragiles.


Concernant les observations spécifiques à ces contributions étrangères, la question de la concurrence par les intermédiaires a retenu notre attention. Un répondant brésilien fait en effet part de ses inquiétudes quant au positionnement d’acteurs intermédiaires qui ne produisent pas mais dominent tout de même les réseaux sociaux pour la vente directe.


Les foires, lieux où une bonne partie des produits est vendue, restent fermées limitant ainsi les revenus de nombreuses familles. Dans ce contexte apparaissent des intermédiaires et opportunistes qui ne produisent rien, mais qui dominent tout de même les réseaux sociaux, les mettant dans une position favorable pour la confection et la commercialisation de paniers et mettant ainsi à mal l'un des préceptes de base des circuits courts, puisque la figure de l'agriculteur est remplacée par l'intermédiaire.

Volta Redonda, RJ, Brésil, 24 juin


Les pratiques et initiatives locales


Les retours des contributeurs étrangers pendant le confinement ont, comme en France, fortement portés sur la sphère domestique et notamment sur le renforcement de pratiques culinaires du « faire soi-même » ou au contraire l’expérimentation de nouveaux régimes alimentaires pour favoriser le bio et le local.


Depuis que nous sommes confinés (aux alentours du 22/03), nous avons décidé de nous mettre au "régime", sur le modèle de la cure Cabot. Nous avons totalement banni les laitages, la viande rouge, les sucres raffinés et limitons le gluten. Nous consommons beaucoup de légumes (le plus bio possible) et de légumineuses. Nous avons également adopté la lacto-fermentation des aliments.

Dublin, Irlande, 22 mars


Au-delà de leurs pratiques individuelles, les contributeurs nous ont fait part d’initiatives qui ont été mises en place pendant le confinement. Certaines font écho à des démarches observées en France : priorisation des achats en ligne par les particuliers pour soutenir les producteurs organisés de cette manière, initiatives d’urgence d’aide alimentaire avec la mobilisation de cantines scolaires pour organiser la distribution.


Ici à Milan pendant les premiers jours de fermeture des écoles, la Banco Alimentare (la principale banque alimentaire italienne, très active à Milan) a aidé l'entreprise publique de la Municipalité qui gère les cantines scolaires à écouler des produits qui se trouvaient dans les entrepôts et à gérer le don et la redistribution de la nourriture dans diverses structures caritatives.

Italie, 17 mars



Des réseaux d’entraide entre voisins semblent également avoir fleuri dans de nombreuses régions du monde. “Augmentation du nombre d'initiatives d'aide aux voisins, en particulier les personnes âgées.” ( Pologne, 17 mars)

Nous avons cependant pu observer quelques initiatives spécifiques au contexte du pays dans lesquelles elles ont été mises en place, en réponse à des besoins réels de la population autant du côté des producteurs que des consommateurs. Nous avons notamment retenu celles faisant apparaître un lien entre société civile et pouvoirs publics.


Sur ce sujet nous remarquons ainsi une initiative particulière au Burkina-Faso de mise en place de système de paniers distribués aux entrées de la ville de Ouagadougou, sous la surveillance de la gendarmerie, organisé directement par les producteurs et les consommateurs en contact par les réseaux sociaux.


« En effet suite à cette crise, la fermeture des marchés a occasionné une forte pression sur la commande des produits surtout bio pour la conservation. Du coup une des stratégie trouvée était de revoir et réaménager l'organisation commerciale entre producteurs-clients. Dans un premier temps il s'agissait de lancer la commande en ligne à travers les réseaux sociaux (NB: Existence d'une plateforme whatsap clients-producteurs), enfin s'accorder à un lieu de RDV avec le producteur pour la livraison. Les lieux de RDV se trouvent généralement aux différents Check-point à l'entrée de la capitale qui est surveillée par la gendarmerie. La gendarmerie quant à elle est du coup sensibilisée sur l'activité pour également faciliter les transactions en produits agricoles et financières à l'achat de ces produits. »

(Burkina Faso, 7 mai)



En Serbie, c’est une structure gouvernementale chargée de la mise en place des marchés qui s’est adaptée pour permettre la vente en ligne pour les producteurs ayant perdu leurs débouchés habituels (restaurant, marchés etc .)


« Dans l’optique de résoudre les problèmes de distribution pour les agriculteurs, il y a quelques jours, la société publique "JKP" qui gère les marchés (“greenmarket”), a créé une plate-forme en ligne pour les agriculteurs qui ont des contrats légaux / concession avec eux et dont le but est de créer du lien entre agriculteurs et consommateurs. La plateforme vise à faciliter la livraison des produits des agriculteurs pour qu’ils livrent directement aux portes des clients. »

(Belgrade, Serbie, 4 avril)



Au Portugal, un projet existant intitulé km 0, porté par des acteurs de la recherche, des restaurants, des producteurs et des collectivités locales a permis de mettre rapidement en place une liste de producteurs conservant leurs activités et effectuant des livraisons qui a été diffusées dans de nombreux réseaux afin d’écouler leur production par de nouveaux biais.



Perspectives et craintes pour l’avenir


A l’échelle mondiale, les craintes exprimées portent sur le niveau de sécurité alimentaire qui se dégrade notamment pour les populations déjà précaires. Les inquiétudes à court terme ont été liées à l’impact de la fermeture des cantines scolaires qui permettaient d’assurer au minimum un repas par jour, ou encore à la qualité de l’aide alimentaire constituée de produits uniquement industriels souvent de mauvaise qualité.


Hier, New York a fermé le plus grand arrondissement scolaire des États-Unis qui sert 1,1 million de repas par jour. 750 000 de ces enfants dépendent de la nourriture servie à l’école pour leur sécurité alimentaire, aussi choquant que cela puisse paraître...

New-York, USA, 6 avril



Les contributeurs ont également partagé leurs inquiétudes sur la capacité des territoires à subvenir aux besoins de leurs populations sur le long terme. Ces inquiétudes concernent notamment le monde agricole. Lors de la première vague, les agriculteurs ont dépensé beaucoup d’énergie pour répondre aux besoins des populations locales notamment en adaptant leurs modes de vente. Ils ont pris des risques en maintenant des livraisons, en accueillant du public dans leurs fermes, cela avec beaucoup d’incertitudes sur l’avenir et donc sur les stratégies à adopter dans ce contexte.


Certains témoignages ont été accompagnés d’une contextualisation sur les modèles agricoles dominants dans la région concernée. Ces retours sont précieux pour comprendre les inquiétudes soulevées sur la capacité du pays à résister aux chocs. C’est le cas notamment d’un témoignage en provenance de Serbie, où les petites fermes familiales constituent la majorité du paysage agricole et ont été particulièrement impactées par les mesures sanitaires. Dans un premier temps les couvre-feu imposés sur les plages horaires très restreintes puis dans un deuxième temps les autorisations accessibles en ligne au plus tard 48h en avance, étaient incompatibles avec le travail agricole et les habitudes de cette population dont près de la moitié à plus de 65 ans. Ces paysans qui vendent en générale leur production sur les marchés ont ainsi été bien plus impactés par la crise que les plus grosses exploitations avec des débouchés pour les supermarchés.


Les supermarchés et les chaînes de vente au détail poursuivent leurs activités comme d'habitude. Ils travaillent principalement avec de grands producteurs et de grandes entreprises agroalimentaires. En ce sens, jusqu'à présent, ils n'ont pas montré l'intention de soutenir ou d’offrir des solutions aux petits agriculteurs.

Belgrade, Serbie, 7 avril




Focus à partir de regards d’experts


Des témoignages et retours d’experts permettent de faire échos aux contributions étrangères issues de l’enquête et synthétisées précédemment. Nous recensons ici partie quelques ressources affichant des questionnements et positionnements sur l’organisation des systèmes alimentaires actuels et leur résistance face à la crise dans différentes parties du monde :



Quel avenir pour le monde agricole et les petites fermes familiales ? Quelles sont les transitions agricoles et écologiques à opérer pour renforcer la résilience alimentaire des territoires ? Quels seront les impacts de la crise Covid sur la sécurité alimentaire des populations déjà fragilisées ?






Présentation du bulletin conclusif

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Bulletin de partage conclusif - Retour sur les observations venues d'ailleurs

11/24/2020