Nicolas Bricas (Cirad, UMR Moisa et Chaire Unesco Alimentations du monde),

Carla Abadie (Univ. Toulouse Jean Jaurès et Inrae UMR Moisa),

Iris Farrugia-Amoyel (ingénieure de recherche associée Cirad, UMR Moisa),

Alexia Lorieux (Univ. Toulouse Jean Jaurès et Cirad, UMR Moisa) et

Amélie Wood (Univ. Montpellier et Cirad, UMR Moisa)


Les éléments présentés ici proviennent d’une enquête réalisée par des étudiantes en Master 2 de sciences sociales appliquées à l’alimentation (Univ. Toulouse) et de nutrition publique (Univ. Montpellier) et par une chercheur associée bénévole sous la direction de Nicolas Bricas. L’objectif de cette enquête est d’identifier la diversité des situations de précarisation alimentaire liées à la crise du Covid-19 et les difficultés rencontrées par les structures de solidarité. La première phase vise à identifier les situations durant le confinement. La seconde, qui démarre, visera à identifier les situations en sortie de confinement et quelques semaines après pour comprendre les possibles effets transformateurs de cette crise sur l’alimentation des populations vulnérables. Les enquêtes, toutes réalisées par téléphone, prennent la forme d’entretiens approfondis à l’aide d’un guide méthodologique. Cette enquête reçoit le soutien de l’Observatoire Cniel des Habitudes Alimentaires (CNIEL).


Ce texte n'engage que son auteur et pas l'ensemble du collectif qui rédige les bulletins.

Enquêtes réalisées


Les résultats présentés ici sont issus d’une première série d’entretiens avec des personnes en situation de précarité et de professionnels ou bénévoles de structures d’accompagnement des personnes en besoin d’assistance réalisés en avril et mai 2020.


Carla Abadie : 5 entretiens auprès de personnes précaires à Toulouse et 3 avec des professionnels et bénévoles en Guadeloupe.

Iris Farrugia-Amoyel : 2 entretiens auprès de personnes précaires et 7 avec des professionnels et bénévoles majoritairement dans le sud de la France.

Alexia Lorieux : 10 entretiens auprès de personnes précaires et 6 avec des professionnels et bénévoles à Paris.

Amélie Wood : 9 entretiens auprès de personnes précaires et 6 avec des professionnels et bénévoles à Dijon, Bruxelles.


Une grande diversité de situations de précarisation


La précarisation alimentaire se manifeste à première vue par l’augmentation du nombre de personnes qui ont recours à l’aide alimentaire. Presque toutes les associations interrogées témoignent d’une forte augmentation du nombre de bénéficiaires et redoutent une vague plus importante encore dans les mois à venir. Cette augmentation a commencé dès le début du confinement compte tenu de la baisse voire de la disparition de revenus qui ne sont pas forcément ou pas encore compensées.


Une partie des demandeurs d’aide sont des personnes qui avaient déjà recours à cette aide, mais de nombreuses nouvelles personnes se manifestent sans que leur profil soit pour autant bien connu. Pour faire face à l’afflux de ces personnes, les associations ne réclament plus de preuves des besoins d’aide (contrôle des revenus) et ne relèvent plus que le nom des bénéficiaires pour éviter la fréquentation de plusieurs lieux de distribution. Cette pratique répond parfois à la difficulté pour les nouveaux bénéficiaires d’oser se déclarer véritablement en précarité.


Mais le recours à l’aide alimentaire est la partie émergée d’un iceberg. Une partie de la population qui bouclait ses fins de mois difficilement mais ne bénéficiait pas d’aide spécifique ou d’une aide discrète (ex. tarif réduit à la cantine) se retrouve en plus grande difficulté. Mais elle n’a pas l’habitude ou ne veut pas recourir à des aides par honte ou car elle s’estime moins dans le besoin que d’autres. Une partie des personnes en précarité alimentaire sont donc hors des radars sociaux.


Toutes les situations de précarité ne relèvent pas seulement de difficultés financières :


Les personnes âgées ou malades à domicile qui bénéficiaient d’aides ménagères, de soignants ou personnes de compagnie peuvent se retrouver en difficulté du fait de la réduction de ces aides, qui peuvent être malades elles-mêmes ou qui limitent ou renoncent aux visites par crainte de contaminer les personnes fragiles.


Bien que des logiques de solidarité se mettent en place, certaines personnes souffrent d’un isolement profond et soulignent la difficulté à être seules en cette période. Il est par exemple compliqué d’aller “quémander” de l’aide à des inconnus lorsque l’on n’a pas d’autres choix. Inversement, il est difficile pour d’autres, par peur de se faire mal juger, de refuser des visites d’amis dans le besoin qui ne comprennent pas la nécessité d’une distanciation sociale.


Des étudiants en situation économique précaire qui bénéficiaient des services de la restauration collective et qui n’ont pas pu rejoindre leur famille ou se regrouper se retrouvent en difficulté. Ils n’ont pas forcément les moyens financiers ou le savoir-faire pour cuisiner eux-mêmes. Parmi eux, de nombreux étrangers venant de pays “pauvres” ne peuvent plus compter sur le soutien de parents eux-mêmes privés de revenus ou ne pouvant plus transférer de l’argent du fait de la limitation des services dédiés.


Les personnes sans domicile fixe, ne bénéficient plus de la mendicité des passants du fait de leur réduction et de la fermeture des restaurants et ne peuvent plus récupérer les invendus ni même bénéficier d’un accès aux sanitaires. Si certaines bénéficient de gestes de solidarité de la part de citoyens, d’autres souffrent de la disparition soudaine de ces solidarités locales (aides de riverains ou voisins, de commerces ou de restaurants). Certaines personnes cherchent à se relocaliser là où elles peuvent espérer croiser du monde, avec des risques de concentration et donc de contamination au coronavirus et des réactions de commerçants gênés pas ces regroupements à leurs abords. D’autres au contraire, craignant la contamination, s’isolent, rendant difficile leur repérage lors de maraudes. Des personnes qui n’étaient plus dans les radars des associations se sont volontairement rendues à nouveau visibles pour bénéficier des aides apportées par les maraudes notamment. Elles sont parfois prises en charge dans des centres d’hébergement où elles apprécient cette sécurité mais ont besoin d’un temps d’adaptation pour se familiariser à ces nouvelles conditions :


Il y a un problème de transition, d’être en quatre murs... mon ami dormait par terre et laissait la fenêtre grande ouverte car il ne supporte pas le manque d’air.

Les liens sociaux sont parfois brisés et ce public reste peu informé des évolutions de la pandémie. Elles sont parfois même verbalisées pendant leurs déplacements avec l’impossibilité de contester les amendes par manque d’assistance sociale. A contrario, certaines personnes ont pu trouver un logement et sont sorties des radars associatifs. Parallèlement, la rupture des canaux administratifs d’aides financières a aggravé la situation des personnes devant introduire de nouvelles demandes d’aides ou des recours si les aides s’étaient arrêtées.


Certaines personnes ayant des dépendances à l’alcool ou à des drogues ont pu voir leur approvisionnement restreint ou coupé. Ces sevrages peuvent conduire à davantage de tensions et d’angoisses. Il y a également les personnes en état de dépression qui peuvent se retrouver confinées seules ou avec des personnes dont le foyer était déjà une source de danger et de stress (telles que les personnes battues).


Les femmes se retrouvent surchargées mentalement et physiquement du fait de l’augmentation des tâches ménagères qui pouvaient auparavant être allégées par le recours