... et organisation de la société civile face à l'urgence sanitaire et alimentaire.



Cet article se base sur des informations collectées depuis le début de l'arrivée du coronavirus au Brésil au mois de février 2020. L'ensemble des observations proviennent d'articles et de vidéos de presse ou d'ONG, d'une vingtaine de contributions brésiliennes à l'enquête publique « Partilhe sua experiência: comer nos días do coronavirus » (« Partager votre expérience : manger au temps du coronavirus »), ainsi que de quelques échanges directs par messages. Loin d'offrir une exhaustivité, cet éclairage tend à donner une vue d'ensemble de l'ampleur de la crise sanitaire dans un des pays les plus touchés afin de comprendre les enjeux actuels, mais aussi tenter d'apercevoir les capacités de résilience des systèmes alimentaires et des populations. Cette contribution est le fruit d'une réflexion personnelle et les interprétations qui en sont issues n'engage que son auteur.

Auteur : Anaël Fièvre, stagiaire auprès de l’association Acteurs dans le Monde Agricole et Rural (AMAR) dans le cadre du Master ESS – Appui de Projet et Développement Durable (Université de Rennes 1) ;

Relecture : Julie Terzian, administratrice et représentante de l’association AMAR à Rio de Janeiro.


Ce texte n'engage que ses auteur·e·s et pas l'ensemble du collectif qui rédige les bulletins de partage.

Un marasme politique, social et institutionnel amplifié par la crise sanitaire


A l'heure où le Brésil est devenu le second centre pandémique mondial après les Etats-Unis, retour sur les débuts de la crise pour mieux comprendre son évolution et son influence sur les systèmes alimentaires.

Dans un pays dont la population dépasse les 210 000 000 d'habitants, où des millions de personnes sont déjà confrontés quotidiennement à la faim et la malnutrition, l'arrivée de la pandémie n'a fait qu'accentuer les crises sociétales (politiques et institutionnelles) déjà en cours. Depuis le 26 février (date du premier cas avéré), le Brésil compterait officiellement plus de 3 800 000 de cas confirmés de la COVID-19 dont plus de 120 000 morts[1]. Ces chiffres sont toutefois contestés, le gouvernement brésilien étant accusé de sous évaluer les données réelles (avec le manque de tests, de nombreux.ses mort.e.s sont classé.e.s comme relevant de syndromes respiratoires aigus sans être diagnostiqué.e.s comme contaminé.e.s par la COVID-19). Les tensions n'ont jamais été aussi prégnantes entre le président brésilien Jair Bolsonaro, ses opposant.e.s et toute personne contredisant sa politique, ses déclarations ou son autorité. Plusieurs de ses ministres en ont déjà fait les frais dont deux en charge de la santé en seulement deux mois, démontrant toute l'instabilité et les conflits qui règnent autour de Jair Bolsonaro. Le gouverneur d'extrême droite de l'Etat de Rio, Wilson Witzel, pourtant loin d'être un opposant au président en appui duquel il s'était présenté aux élections, a lui aussi été la cible de Jair Bolsonaro. Le 25 mai 2020, alors que le gouverneur mettait en place des premières mesures de semi-confinement pour faire face à la propagation de la COVID-19, il s'attirait les foudres du président au motif de la contradiction avec les orientations nationales. Nul doute que la volonté de Bolsonaro réside dans le contrôle d'éventuels outsiders politiques à deux ans des prochaines élections présidentielles, et non pas dans une gestion responsable et coordonnées de situation de crise.

Malgré sa contamination au coronavirus depuis le 7 juillet, Jair Bolsonaro affirmait sur les réseaux sociaux aller très bien et déclarait le samedi 1er août être guéri. Le chef de l'Etat a à plusieurs reprises exprimé son insensibilité ou son indifférence aux personnes touchées par le virus comme le rapporte la revue brésilienne Piauí : « Le président est honnête. L'une des phrases les plus sincères de l'histoire politique brésilienne est la brève : "Et alors ?" »[2] au moment où Jair Bolsonaro était interrogé sur la quantité de mort·e·s au Brésil. Entre le déni des risques de la COVID-19 et la division politique avec la majorité de ses gouverneur.e.s qui mettent en place des mesures de confinement ou semi-confinement pour limiter la propagation du virus (notamment à São Paulo et Rio de Janeiro, deux des régions les plus touchées), la gestion de crise du président brésilien est décriée, en particulier concernant les conséquences sur les populations les plus vulnérables, les plus précaires, premières victimes face au virus.

La diversité voire les contradictions des discours officiels sur les comportements à respecter ne facilitent pas la compréhension des informations, des bons ou mauvais gestes à adopter. Face à ce manque de coordination entre les différentes échelles, la société civile (ONG, associations, habitant.e.s, gangs...) s'organise tout de même dans l'urgence avec des moyens souvent limités. Les tensions de pouvoir entre les acteur·rice·s politiques rendent la situation d'autant plus dangereuse pour les populations qui attendent des institutions une aide qui tarde à venir.


Une crise qui bénéficie aux opportunistes de l'agri-business

L'attention médiatique rivée sur la crise sanitaire, les opportunistes n'ont pas attendu pour saisir leur chance de faire passer des mesures en toute discrétion. Et le domaine agroalimentaire n'est pas en reste. L'occasion était trop belle pour les entreprises de l'agrobusiness, soutenues par le gouvernement, pour ne pas accélérer la course au profit. En Amazonie, la dynamique expansionniste de la colonisation et la déforestation pour l'agroindustrie du soja, l'élevage intensif ou l'industrie minière par exemple, prend une ampleur destructrice inégalée. Le cas du Brésil pose sérieusement question, lorsque rien qu'au premier semestre 2020, l'INPE[3] estime à presque 26% l'augmentation de la déforestation en Amazonie, soit plus de 3000 km2, un record. Le 30 juillet, 1007 incendies ont été recensés simultanément en Amazonie brésilienne. Certain.e.s ministres soutiendraient même un projet de légalisation de l'accaparement des terres protégées pour des grands propriétaires, à l’image des propos du ministre de l’environnement Ricardo Salles qui déclarait vouloir se passer de l’avis du Congrès : « il faut donc que nous fassions un effort ici pendant que nous sommes dans ce moment de tranquillité en ce qui concerne la couverture médiatique, car il ne parle que de COVID et de faire passer le troupeau [à savoir les réformes juridiques de dérèglementation en Amazonie] et de changer toute la programmation et de simplifier les normes[environnementales] ». Le maintien du contrôle de la région, au-delà des logiques économiques, représente un enjeu de pouvoir qui pourrait pourtant être préjudiciable à l'un des principaux soutiens du gouvernement fédéral qu'est l'agroindustrie. João Moreira Salles, dans sa tribune A morte e a morte, Jair Bolsonaro entre o gozo e o tédio[4], rappelle que l'intérêt opportuniste sur le foncier immobilier soutenu par l'Etat prévaut sur la déforestation productiviste. Par ailleurs, selon lui, l’« État n'aurait aucune difficulté à les réprimer s'il le voulait, comme il l'a fait dans le passé. Le fait qu'il ne veuille pas - et plus encore : qu'il encourage effectivement la déforestation en diabolisant ceux qui tentent de la freiner - est en contradiction avec les intérêts non seulement du pays, mais aussi de l'agroalimentaire, base solide du soutien aux Bolsonaro ». En outre, dans un communiqué publié en avril dernier, L'IPES[5] déclare que l'agroindustrie et la destruction des espaces naturels par certaines activités humaines exacerbent les risques d'émergence de foyers épidémiques et de pandémies. Les chercheur.se.s commencent à observer une augmentation de l'apparition et de la diffusion de maladies épidémiques (Ebola, Sras, grippe aviaire, COVID-19) dont la transmission passe de l'animal à l'humain (les zoonoses). Il est fort à parier que l'Amazonie pourrait devenir l'un de ces futurs foyers dans les années à venir si l'intrusion destructrice des écosystèmes s'y perpétue.

En plus du désastre environnemental et écologique avec les risques sanitaires et épidémiologiques qu'une telle destruction des écosystèmes représente, la déforestation est un drame pour les habitant.e.s de la forêt. L'Articulation des peuples autochtones du Brésil (APIB) déplore une « tragédie humaine sans précédent » pour les indigènes face à l'arrivée de la COVID-19 dans leurs communautés : « Les populations autochtones font partie des groupes les plus vulnérables à l’avancée de la pandémie et sont privées des conditions nécessaires pour faire face à la maladie. » Pour tenter de s'opposer à l'opportunisme des entreprises qui profitent du coronavirus pour accélérer l’exploitation des ressources négligeant les risques de santé des autochtones, différentes instances locales s'organisent soutenues par des organisations internationales. Ainsi, le Plan de lutte contre la COVID-19 au Brésil est prévu pour mettre en place des actions locales et régionales et permettre une mise en réseau des communautés en résistance. Cependant, la défense des droits humains devient une tâche ardue face au lobby des grands propriétaires, d'autant plus dans des communautés rurales lutant pour l'accès à la terre et la souveraineté alimentaire. Les menaces, les expulsions et les assassinats de représentant.e.s autochtones et activistes politiques sont en nette hausse.

Dans ce contexte, comment envisager les mois à venir alors que la liste des victimes s'allonge de jour en jour ? Face à cette énième crise, comment assurer les besoins de base et la sécurité alimentaire des plus précaires dont le quotidien est déjà confronté à cette réalité ?

Menace de l'inaction politique sur la sécurité alimentaire


Dans un discours du 9 juin 2020, António Guterrez, secrétaire général des Nations-Unies alertait sur les dangers qui pèsent sur la sécurité alimentaire globale : « Si aucune mesure immédiate n'est prise, il est de plus en plus évident qu'il existe une urgence alimentaire mondiale imminente qui pourrait avoir des répercussions à long terme sur des centaines de millions d'enfants et d'adultes. Cette année, près de 49 millions de personnes pourraient tomber dans l'extrême pauvreté en raison de la crise Covid-19. [...] Même dans les pays où la nourriture est abondante, nous constatons des risques d'interruption de la chaîne d'approvisionnement alimentaire. »

Les plus exposé.e.s face à la famine, la malnutrition et l'extrême pauvreté sont en première ligne et voient leur situation se dégrader.

Un rapport de l’IPES affirme qu’ « [a]vant la crise du COVID-19, 820 millions de personnes souffraient déjà de sous-alimentation, tandis que 2 milliards de personnes étaient touchées par l'insécurité alimentaire. Des millions de personnes vivent également dangereusement proches du seuil de pauvreté : elles ne disposent pas des moyens physiques et économiques pour se procurer de la nourriture compte tenu de l'isolement social, des restrictions de mouvements, des interruptions de l'approvisionnement, de la perte de revenus, et même de hausses de prix relativement modestes. » Les personnes les plus discriminées (les femmes, les indigènes, les noir.e.s, les travailleur.se.s informel.le.s, les migrant.e.s...) voient les inégalités dans le monde professionnel renforcées et sont d'autant plus vulnérables au manque d'accès alimentaire.

L'exemple des favelas brésiliennes cristallise ces inquiétudes avec un risque de propagation du coronavirus qui renforce la précarité de ses habitant.e.s. Aux fortes inégalités déjà présentes d'accès à des services de santé et à des logements décents s'ajoute une hausse de la précarité alimentaire notamment pour les travailleurs et travailleuses informelles (plus de 50% des salari