Par Grégori Akermann, sociologue, INRAE

Les contributions qui nous sont parvenues au cours des 8 semaines de confinement ont été analysées au moyen du logiciel de lexicométrie ​Iramuteq​. La lexicométrie est une méthode d’analyse statistique, qui permet d’étudier les liens entre les mots, les cooccurrences et les surreprésentations de certains mots dans des segments de textes, permettant d’identifier les dynamiques des univers lexicaux (classes) utilisés par les auteurs des contributions.


Nous avons appliqué cette méthode au corpus de contributions nous étant parvenu entre le 15 mars et le 11 mai (540 contributions), mais également sur 4 sous-corpus, équivalant à chaque fois à 15 jours de contribution, afin d’identifier des évolutions dans les descriptions durant la période de confinement.

Sur l’ensemble du corpus, les contributeurs nous ont beaucoup parlé de “marché” de “produit”, de “producteur”, de “légumes” et de “local” - ces cinq termes étant chaque semaine placé dans le top 10 des mots les plus utilisés. Le terme le plus utilisé pour décrire le contexte de la crise du Covid 19 est le mot ​confinement qui arrive en 7e position avec 268 occurrences, soit beaucoup plus que les termes ​covid​ (n=36), ​coronavirus ​(26) ou ​virus​ (9).

Tout au long des 8 semaines de confinement, l’analyse lexicométrique montre que les contributeurs ont principalement décrit 5 univers lexicaux.


Un premier est celui du foyer, de la maison, du jardin, des enfants et des activités qui y sont liées (20,9% des segments). Il s’agit de décrire les temps de la cuisine, du repas, les changements d’habitudes alimentaires. Les acteurs de ces descriptions sont les parents et les enfants, qui agissent dans la maison, mais également le jardin, le potager.


Un second univers est celui des produits alimentaires (19,3% des segments). Les fruits et les légumes qui sont les produits les plus décrits, mais également d’autres produits alimentaires qui prennent plus ou moins de place dans les descriptions au cours des semaines. Ces produits sont décrits dans différents espaces, celui du magasin, du panier du producteur, de la maison, ou plus généralement comme composante du régime alimentaire.


Un troisième univers décrit les activités d’approvisionnement, en particulier en circuit court, en particulier les adaptations des producteurs pour (dé)livrer leurs produits alimentaires (26,9%). Ici, ce sont les producteurs, observés par des consommateurs, qui sont les principaux acteurs de ces récits. Il s’agit de décrire les nouvelles modalités de prise de commande, de vente, de livraison, dans un contexte de fermeture des marchés de plein vent.


Un quatrième univers décrit plus globalement les systèmes alimentaires, les chaînes alimentaires courtes et les acteurs qui les soutiennent (19,9%). Si cette classe est très liée à la précédente, le point de vue est ici moins centré sur les activités que sur le système d’acteur. Les acteurs sont les collectivités locales, les associations, les organisations agricoles qui s’activent pour accompagner les producteurs, mais aussi les consommateurs, citoyens, habitants ou mangeurs qui sont décrits dans le système alimentaire.


Un cinquième univers concerne très directement les adaptations des acteurs au contexte de la crise du Covid 19 (12,9% des segments). Les gestes barrières, les consignes de sécurités, les gants, les mains, les masques sont au cœur des descriptions. Les clients ou les gens sont décrits dans les espaces de vente, en interaction entre eux ou avec le producteur, sinon à l’intérieur ou à l’extérieur du magasin.

Si l’on retrouve ces cinq classes de tout au long des 8 semaines de description, l’analyse semaine par semaine montre aussi des dynamiques.


Dans les deux premières semaines, l’espace du magasin avec ses rayons vides est très présent dans les descriptions qui concernent les produits alimentaires. Le “monde” ou les “gens” présents dans les files d’attente et dans les magasins ont également marqué les esprits. L’espace de la maison et de l’appartement est décrit par seulement 20% des segments de texte. La moitié des segments de texte décrit les acteurs du système alimentaire, notamment ceux de la vente en circuit court, la modification du contexte, notamment la fermeture des marchés de plein vent, ainsi que les adaptations auxquels les acteurs qui doivent faire face. Ces adaptations concernent particulièrement les nouvelles manières d’interagir entre les producteurs et les clients, liés aux nouvelles manières de vendre (commande) et aux contraintes sanitaires (distanciation physique). ​


Dans les deux semaines suivantes, les descriptions de produits alimentaires concernent 18% des segments, les rayons vides sont moins présents et l’on voit apparaître le potager. L’espace de la maison, dans lequel on cuisine, on mange, mais également on télétravaille est toujours décrit par 20% des segments de texte. La moitié des segments concernent toujours les systèmes alimentaires, que ce soit les circuits courts représentés par le marché et les producteurs ou la GMS représentés par le “carrefour market”.


Les semaines 5 et 6, les produits alimentaires prennent moins de place dans les descriptions (12% des segments). Les fraises et les tomates détrônent les pâtes emblématiques de la première période, les légumes et les œufs ayant marqué la seconde période. Les descriptions de la maison prennent plus de place dans les textes (32% des segments) de même que ceux des systèmes alimentaires. Internet semblent plus présents que dans les périodes précédentes. ​


Les deux dernières semaines de confinement se démarquent nettement des périodes précédentes puisqu’on y voit apparaître un nouvel univers de description, porté par une contribution qui contient 25% des mots du corpus. La présence de ce texte crée une classe très détachée de toutes les autres, qui concerne des préoccupations politiques. Le langage y est moins soutenu, le propos est teinté d'inquiétudes ou d’indignation. Une autre classe apparaît, qui permet de faire le bilan de la période de confinement, de proposer des analyses sur les changements d’habitudes alimentaires et sur les impacts du confinement. Les autres classes sont présentes, mais l’univers du foyer se retrouve en retrait avec seulement 13% des segments. Les produits alimentaires sont décrits plus en lien avec les circuits de distribution alors que dans les périodes précédentes cet univers était directement relié à celui du foyer.

Ainsi, l’analyse lexicométrique permet d’identifier les variations, semaine après semaine, des univers lexicaux utilisés par les contributeurs pour décrire leurs habitudes alimentaires et les systèmes alimentaires dans lesquels ils étaient insérés.


On peut voir apparaître une dichotomie entre d’un côté des descriptions qui concernent l’intérieur du foyer, l’espace de la maison, de l’appartement ou du jardin et les activités qui y sont liées et de l’autre les descriptions des approvisionnements alimentaires à l’extérieur du foyer dans les circuits courts, mais aussi la grande distribution.


De plus, les observations se situent à des échelles différentes, certaines sont positionnées à un niveau micro, portant directement sur les activités et sur les pratiques observées ou mises en oeuvre par les consommateurs, les producteurs, où les acteurs du développement.


D’autres observations sont plus systémiques, à positionnées à un niveau macro, portant sur l’activation des acteurs du système alimentaire pour s'adapter à la crise.


Enfin, le temps est doublement présent dans ce corpus, d’une part dans les descriptions des activités qui se situent dans le temps court des activités où dans des projections qui se limitent à la semaine (un des termes les plus fréquemment utilisés) d’autre part dans les dynamiques des observations qui peu à peu se sont centrées sur le foyer avant dans les dernières semaines à reprendre de la hauteur pour faire le bilan du confinement.



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