Cet éclairage présente les résultats d’une enquête qualitative exploratoire et participative menée à Lyon et alentours d’avril à juin 2020 auprès d’un panel de 31 habitant•es. Qu’ils et elles soient débutant•es ou habitué•es, intermittent•es ou puristes, l’enquête s’est intéressée aux mangeurs et mangeuses de produits locaux en situant la place qu’occupe le “local” dans leurs pratiques et à la façon dont le confinement est venu influencer celles-ci.

Eclairage rédigé par Marie-Amandine Vermillon, psychologue sociale et co-fondatrice de l’association lyonnaise BelleBouffe qui agit en faveur d’un système alimentaire local plus écologique et solidaire.


Ce texte n'engage que son auteure et pas l'ensemble du collectif qui rédige les bulletins.



Choix et préoccupations alimentaires


Se procurer puis manger certains aliments se justifie par des préoccupations à la fois personnelles, sociales et environnementales. Parfois combinées, parfois distinctes, ces préoccupations se sont actualisées en contexte de confinement (printemps 2020).

  • Préoccupations sanitaires : elles sont de deux ordres et les choix alimentaires produits par les personnes s’inscrivent dans des stratégies motivationnelles distinctes :

  • éviter de : il s’agit d’éviter les lieux de distribution pour minimiser les risques de contamination.

  • aller vers : l’incorporation de certains aliments peut jouer un rôle de protection. Se tourner vers des produits locaux est une manière de faire face aux potentiels risques liés au virus.

  • Préoccupations gustatives : pour certain•es, il est important de prendre plaisir à déguster certains aliments. L’acte alimentaire constitue alors un acte de réconfort.

  • Préoccupations sociales : soutien aux producteurs : au-delà des motivations orientées vers soi, le contexte inscrit aussi davantage le choix des mangeurs et leurs justifications dans une perspective altruiste qui se traduit par le soutien aux producteurs locaux.

“On sauve les producteurs, les vaches continuent à faire du lait et la campagne des belles salades.
  • Préoccupations environnementales : des préoccupations plus larges portées sur la protection de la “biosphère” de façon générale sont également mises en avant.

Alimentation durable et trajectoires alimentaires


Bien que contextuels, les préoccupations des mangeurs s'inscrivent dans des trajectoires alimentaires qui sont le produit d’histoires, de transmissions et d’influences familiales, sociales et culturelles. Nous avons émis l’hypothèse qu’il existait, dans les trajectoires alimentaires, une forme de processus qui décrit les différentes phases d’un changement de pratiques en faveur d’une alimentation durable (“concept non stabilisé voire mot-valise, nous entendons ici l’«alimentation durable» en tant qu’ensemble de pratiques, de la production à la consommation de biens alimentaires, économiquement viables, socialement soutenables et écologiquement responsables” (Chiffoleau et Prevost, 2012)). Au sein de ce parcours, on voit différentes formes de soucis apparaître à certaines phases du changement. Suite à des mises en tension entre préoccupations personnelles et préoccupations sociales, elles sont parfois délaissées, parfois renforcées et combinées pour maintenir certaines pratiques et initier de nouvelles. Ce processus de changement de pratiques a tendance à glisser de raisons centrées sur le “moi” (je fais ça pour ma santé par exemple) pour aller vers des raisons plus interdépendantes (je fais ça pour les producteurs, la biodiversité, l’économie locale, les conditions de travail...). Ce processus a pu être relevé lors des entretiens auprès des personnes qui avaient cheminé sur un temps long (plusieurs années). Du côté des personnes qui se sont tournées vers une alimentation plus durable lors du confinement (N=5), il nous a paru intéressant de voir si ce processus pouvait s’appliquer dans un contexte particulier ou si d’autres formes de préoccupations et de leviers ont favorisé ces nouvelles pratiques alimentaires.


Dans ce petit panel, les situations alimentaires sont hétérogènes et les raisons qui ont poussé à se diriger vers une alimentation différente de celle habituelle sont variées. Des attentes sociales propres au contexte de Covid ont parfois primé et conditionné en partie le processus de changement des pratiques. Les environnements facilitants, c’est-à-dire porteurs de ressources nécessaires pour permettre aux personnes d’agir, ont eux permis un passage à l’acte rapide en redonnant du contrôle (donc du pouvoir) aux habitant•es puisqu’il leur paraissait plus facile de réaliser certaines pratiques désirées mais empêchées. Certains témoignages peuvent cependant être considérés comme prototypiques car ils renvoient à notre hypothèse : le changement commence d’abord par des soucis centrés vers le “moi” pour s’agrandir au fil du temps. Des facteurs situationnels vont venir faciliter ou au contraire freiner l’adoption de nouvelles pratiques.


Réflexivité, littératie alimentaire et transmission sociale


Les différents soucis s’inscrivent dans une forme de réflexivité alimentaire : le contexte de confinement a provoqué une remise en question des conduites alimentaires habituelles ce qui a entraîné une mise à distance des manières de faire. Les attitudes réflexives ont constitué un terreau favorable à la prise de conscience et l’émergence de pratiques tournées vers une alimentation plus locale et/ou biologique (ou au maintien et renforcement de pratiques déjà en place). Les attitudes réflexives ont ainsi facilité une “décristallisation” des habitudes et donc impacté les pratiques alimentaires des personnes. Par ailleurs, cette réflexivité était plus facile à mettre en œuvre parce que le rapport au temps et les rythmes de vie des personnes ont évolué.


Pour notre échantillon, ce contexte a plutôt favorisé la réappropriation de son alimentation : des personnes ont fait le choix de et sont parvenues à se tourner vers une alimentation plus locale ou ont maintenu des pratiques déjà existantes. C’est un contexte qui a permis de prendre ce temps, de favoriser une certaine réflexivité, d’initier des pratiques peu habituelles et de transmettre des savoirs à ses proches.


Les stratégies d’approvisionnement


Nous avons souhaité identifier les stratégies d’approvisionnement mises en place par les mangeurs. L’analyse des entretiens a permis de mettre en avant quatre profils types représentants les itinéraires opérés pour se procurer à manger.


  • Les (quasi)inchangés

Ces mangeurs n’ont connu que peu de changements dans leur mani