Comment les plateformes des producteurs sont-elles touchées, s’adaptent-elles et se reconstruisent-elles face à la crise sanitaire du Covid-19 ?

Depuis le début du confinement, les circuits courts alimentaires sont plus que jamais convoités. Cette situation inédite confronte les initiatives à des changements rapides. Cet éclairage présente les témoignages des animateurs de trois plateformes d’approvisionnement en produits locaux aux professionnels et de quatre circuits courts de vente en ligne aux consommateurs, donnant un premier aperçu de la situation en Occitanie.

Melise BOUROULLEC-MACHADO est enseignante-chercheuse en marketing des filières agroalimentaires à l’Ecole d’Ingénieurs de PURPAN et membre de l’UMR AGIR/INRAE. Ses travaux portent sur les transformations des mécanismes de coordination des filières agricoles et agroalimentaires, notamment les démarches collectives porteuses d’une plus forte valeur ajoutée pour les agriculteurs. Les circuits courts plus récents et/ou innovants et la capacité des acteurs de s’organiser autour de ces collectifs, font partie de ses thèmes de recherche.

Les plateformes d’approvisionnement de produits locaux aux professionnels presque à l’arrêt.


Depuis le début du confinement, une grande majorité des professionnels clients des plateformes d’approvisionnement en produits locaux ont cessé leur activité. La restauration scolaire publique, marché principal de la SCIC Terroirs Ariège Pyrénées, est à l’arrêt, la SCIC Resto Bio a réduit ses commandes au minimum et les marchés publics suspendus. Selon un responsable de la plateforme Agrilocal 31 « certaines commandes en cours ont pu être annulées ; d’autres, comme la viande, ont pu être surgelées par le fournisseur, en commun accord entre les parties (producteurs et cantines), et seront livrées à la reprise des activités ». Le surplus de quelques établissements a été ponctuellement distribué soit au personnel, soit à des associations.

Seuls les EHPAD, centres hospitaliers, centre d’accueil d’enfants du personnel de la santé et quelques cuisines centrales positionnées sur du portage et la fourniture de repas en centres de soins, poursuivent leurs approvisionnements. Quelques réajustements de volumes et de type de produits sont observés. Les salariés de ces plateformes sont en chômage partiel (de 50% à 100%).


La recherche d’alternatives pour les adhérents et fournisseurs.

Pour faire face à la baisse significative des ventes des plateformes d’approvisionnement en produits locaux aux cantines, les agriculteurs ont vite cherché, individuellement ou collectivement, des alternatives de commercialisation. En Ariège, les moyens logistiques, commerciaux et humains de la SCIC Terroirs Ariège Pyrénées ont été mobilisés par les fournisseurs adhérents et d’autres agriculteurs ou artisans non adhérents, afin de fournir la grande et moyenne surface (GMS) sur le département et en limitrophe. Après quatre semaines, ces essais sont considérés peu concluants en termes de débouchés et d’engagement des responsables des GMS.


Dans les Hautes-Pyrénées, la SCIC Resto Bio, a essayé de s’organiser pour mettre en place des lieux de vente collectifs là où les municipalités n’ont pas réouvert les marchés. En Ariège, la Chambre d’Agriculture, en partenariat avec les associations professionnelles agricoles du département (CIVAM Bio 09, Confédération Paysanne 09, FDSEA, JA 09, Coordination Rural, Parc Naturel Régional des Pyrénées Ariégeoises et La Maison de ma Région Foix), a mis en place, dans les communes le souhaitant, des « Halles fermières ». Les commandes sont passées sur le site de la Chambre d’Agriculture et livrées via des drives voiture ou piéton. Pour le drive voiture, la commande du consommateur est directement déposée dans le coffre de sa voiture. A Foix, un circuit fléché est suivi pour récupérer les achats sans sortir de la voiture. Les piétons accèdent aux Halles fermières grâce à un circuit particulier qui limite autant que possible les contacts. Selon la conseillère circuits courts de la Chambre d’Agriculture de l’Ariège, la réactivité est variable :

« dix-huit producteurs sont mobilisés sur la GMS et plus d’une centaine sur les Halles fermières, et parmi eux une dizaine de fournisseurs la SCIC Terroirs Ariège Pyrénées ».

Toujours avec l’objectif de compenser, au moins en partie, l'arrêt des cantines scolaires et des marchés de plein vent, et de proposer une offre alternative pour les producteurs, en Haute-Garonne la plateforme Agrilocal 31 a répertorié les surplus des agriculteurs afin d’essayer de répondre aux besoins spécifiques des communes (comme la livraison à domicile pour les séniors). Dans tous les exemples remontés, les changements ont exigé le développement de nouvelles organisations logistiques et commerciales (groupement de livraison, outils et process de prise de commandes, etc.). Certaines associations comme ERABLES et le CIVAM ont proposé une boîte à outils à destination des communes et des producteurs pour adapter l’organisation des marchés et respecter les règles sanitaires en vigueur.


Les plateformes numériques de vente des producteurs aux consommateurs finaux prises d’assaut.


Les plateformes numériques de vente des produits locaux des producteurs aux consommateurs finaux, tels les Drives Fermiers « Bienvenue à la Ferme » et les « Ruche qui dit oui ! », ont connu une forte augmentation de leur activité depuis le début du confinement. Le Drive Fermier Toulousain, association d’agriculteurs créée avec le soutien de la Chambre d’Agriculture de la Haute-Garonne,

« [Le Drive Fermier] a multiplié par dix son chiffre d’affaires en doublant le panier moyen et en multipliant par 6 voire 8 le nombre de commandes par semaine ».

Le Drive Fermier Montauban, était déjà un des drives Bienvenue à la Ferme les plus dynamiques de la région. Avec la crise sanitaire du Covid-19, le collectif d’agriculteurs a vu évoluer le nombre de commandes de ses sept points de distribution de 100 à 500 par semaine et le ticket moyen de 47€ à 90€. Deux plateformes Ruche qui dit oui !, une distribuant les produits locaux au centre-ville de Toulouse et l’autre dans sa banlieue, ont triplé le nombre de commandes. Elles sont passées respectivement de 80 à plus de 200 et de 30 à plus de 100. Les paniers moyens sont également en progression : de 35€ à 50€ pour la première et de 40€ à 60€ pour la seconde.


Les consommateurs fidèles ont été rejoints par certains anciens mais aussi par de nouveaux consommateurs à la recherche de produits frais et d’une alternative aux supers et hypermarchés. Des changements dans le mode de distribution des produits ont dû être opérés pour faire face à la massification des commandes et intégrer les gestes barrières. En général, les consommateurs sont compréhensifs et très reconnaissants des efforts des producteurs. Les producteurs sont cependant confrontés aux remarques de certains nouveaux consommateurs, toujours à la recherche de produits calibrés et habitués aux standards de leurs anciens circuits d’achats.


Un travail de fourmi qui démontre la capacité d’adaptation des circuits courts collectifs mais aussi le tiraillement des ressources.


Pour faire face à la massification des commandes, les circuits courts collectifs ont dû s’adapter d’une semaine à l’autre aux nouveaux besoins en matériel, en ressources humaines ou en espace de distribution. Si, avant le confinement, dans les Drives Fermiers deux ou trois agriculteurs s’occupaient de la préparation des commandes et de la distribution aux consommateurs, plus de dix s’impliquent aujourd’hui pour gérer les 500 commandes du Drive Fermier Montauban. Aux 175m² préexistants pour la préparation des commandes, deux autres locaux ont été nécessaires. Il a fallu trouver en urgence des caisses, des cartons et des poches isothermes pour gérer la chaîne du froid. Pour gérer l’augmentation des volumes, les producteurs ont été incités à simplifier leurs offres : « à la place de proposer trois formats de poireaux, un seul permet de mieux gérer le temps de préparation pour les producteurs et au moment de la distribution ». Certains maraîchers sont passés aux paniers uniques. Après quatre semaines de confinement, la demande reste toujours plus forte que l’offre. Malgré les aménagements, un plafond du nombre de commandes a dû être établi en fonction des capacités logistiques amont et aval.


Dans les Ruche qui dit oui ! les produits ne sont plus rassemblés par les consommateurs au moment des distributions. Comme pour les drives piétons, les commandes sont préparées en amont. Seuls les produits frais sont ajoutés à l’arrivée des consommateurs. Le temps de distribution a été augmenté d’une heure et des petits groupes de consommateurs sont positionnés par créneau de 30 minutes. Le premier quart d’heure est réservé aux personnes fragiles mais également très convoité par les femmes enceintes.


Le Drive Fermier Toulousain, en plus d’un point de rassemblement et de distribution, a démarré un service de livraison à domicile en partenariat avec l’entreprise Aplicolis. Après les premières semaines, les livraisons ont été étalées sur deux jours. Dans le Drive Fermier Montauban, pour faire face à l’afflux des clients et respecter les gestes barrières, la préparation des commandes et la distribution démarrent le jeudi pour s’étendre jusqu’au vendredi.

Les changements dans les processus de préparation et de distribution des produits ont dû être faits dans l’urgence. Ceci n’est pas allé sans stress et quelques tensions entre les producteurs ont vu le jour. Selon les animateurs des circuits courts collectifs, il a fallu trois semaines pour trouver le bon mode de fonctionnement mais les processus restent fragiles et peuvent être bouleversés à tout moment. La surcharge de travail pour les agriculteurs est non négligeable (préparation des commandes à la ferme et remise des paniers aux clients) mais ils ont su faire preuve de beaucoup de réactivité, d’adaptation et de créativité.


L’épuisement de certains produits et les doutes sur les semaines à avenir.


Le nombre de producteurs par circuit court reste stable. L’augmentation de la demande est en partie compensée par l’arrêt de la restauration collective publique et de certains marchés de plein vent. Quelques ajouts de produits issus des producteurs voisins sont observés mais les producteurs n'ont parfois pas assez de marchandises. Selon le Drive Fermier Toulousain :

« il est parfois difficile de suivre entre élevage, transformation et livraison ».

Des nombreuses ruptures de stock surviennent et certains produits sont épuisés en seulement quelques heures après l’ouverture des ventes. Un fort engouement est observé autour des fruits et légumes, viandes, œufs, farines et pâtes. L’arrêt prématuré des ventes est nécessaire, un jour voire trois avant la date habituelle de clôture des commandes en ligne. Dans le Drive Fermier Montauban, la demande pourrait atteindre plus de 700 commandes par semaine ce qui est incompatible avec les capacités logistiques.


Après quatre semaines de vente intensive, des questions commencent à émerger sur la disponibilité future des produits. Pour le maraîchage, c’est la fin des légumes d’hiver et pas encore l’arrivée des légumes d’été. Les producteurs se sont beaucoup investis pour la vente et certains ont pris du retard dans la production. Pour les viandes, devant la forte demande, certains éleveurs ont dû abattre des animaux de plus en plus maigres (notamment les porcs), et par conséquent devront reconstituer leurs cheptels. Les fromages frais semblent moins profiter de l’augmentation des commandes et souffrent davantage de la fermeture des marchés de plein vent et des artisans-crémiers.


Un avenir incertain mais rempli d’espoir.

Les plateformes d’approvisionnement aux cantines scolaires ont bien souffert de la perte intempestive d’activité. L’équilibre économique, la trésorerie et le maintien du lien avec les producteurs fournisseurs font partie des interrogations futures. Les essais menés en GMS et les Halles fermières pourraient être valorisés après la crise afin de diversifier les débouchés et de réduire les risques liés à la concentration sur un seul marché. Cependant, des analyses sur les freins et les marges de développement restent à faire. L’équilibre entre le poids de la mise en commun (ressources matérielles, humaines, etc.) et les gains des nouveaux débouchés est à construire pour que ces derniers deviennent pérennes.

Les circuits courts de vente aux consommateurs finaux s’interrogent sur la demande après le retour à la normal. Les consommateurs qui se sont tournés vers les circuits courts par peur de se rendre dans les super et hypermarchés et qui cherchent avant tout des produits calibrés, indépendamment de leurs saisons, reviendront très certainement à leurs anciennes habitudes d’achats.


L’espoir réside dans la fidélisation des consommateurs qui ont découvert l’achat des produits locaux à travers les circuits courts pendant cette période de confinement. Une partie des consommateurs devrait s’intéresser davantage à la proximité entre lieu de production et de consommation et contribuer de manière active à la reterritorialisation de l’alimentation. L’évolution du nombre de demandes d’ouverture de nouvelles Ruche qui dit oui !, de 32 par semestre à 97 ces quatre dernières semaines, annonce de belles perspectives.


Crédits photos : Drive Fermier Toulousain

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