par Pauline Beaumont, École Normale Supérieure, Paris


L’épidémie de Covid-19 a eu un lourd impact sur nos habitudes, notamment

sur notre alimentation et approvisionnement. Les commerçants et les

habitants de la petite commune bretonne de Plougonvelin (Finistère)

racontent leur expérience, et ses conséquences sur leurs perceptions de

leur environnement. Résultats d’une étude locale, reflétant les

implications concrètes des directives nationales sur un système

alimentaire urbain, et sur le quotidien et l’état d’esprit de personnes

confinées.


Pauline Beaumont est élève à l’École Normale Supérieure de Paris. Elle

réalise cette étude pour le Centre de formation sur l'environnement et la

société (CERES).


Ce texte n'engage que son auteur et pas l'ensemble du collectif qui rédige les bulletins.

L'épidémie de Covid-19, qui sévit en France depuis le mois de janvier 2020, a entraîné la prise de mesures sanitaires sans précédent. Du 17 mars au 11 mai 2020, la population a été « confinée », c’est-à-dire que tous les déplacements sur le territoire ont été limités, et devaient être justifiés par des motifs professionnels ou personnels impérieux. À cela s’est ajoutée la nécessité de mettre en place des «gestes barrière» hygiéniques et une distanciation sociale stricte, pour éviter que ne se diffuse l’épidémie.

Ces mesures ont eu un impact considérable sur le quotidien des Français, mais aussi, de manière générale, sur l’ensemble des échanges inter et intra étatiques — et notamment sur les échanges alimentaires. Tous les continents sont touchés par la maladie, et les réponses politiques, quoique diverses, vont le plus souvent dans le même sens : vers une incitation des citoyens à rester chez eux. Ainsi, quelques grandes tendances ont pu être mises en lumière dans différents pays. Par exemple, la FAO a publié un rapport intitulé Coronavirus. Food Supply Under Strain. What to do ?, où l’on trouve cette remarque :

Market witnessed an increase in both staple food and ready-to-eat food that can be stored and also strong increase on e-commerce. In Italy, demand for flour increased by 80%, canned meat by 60%, canned beans by 55%, and tomato sauce by 22%. These trends lead to difficulties to sell produce, loss of perishable produce and loss of income. Also, it witnessed an increase in e-commerce up to five times fold. Closure of farmers’ markets, preventing smallholder farmers to direct sell to consumers, leading to loss of income, loss of perishable produce and accumulation of non-perishable produce. (1)

Je la cite in extenso, parce qu’elle souligne un phénomène global, et que les éléments observés se retrouvent en France au même titre que dans les autres pays confinés.


Pour paraphraser le titre d’un article du chercheur Nicolas Bricas, paru le 16 mai dans Sciences Avenir : « Le Covid-19 révèle un système alimentaire mondial malade » (2) . Plus encore que le fond de cet article, ce qui nous intéresse ici c’est l’idée que l’épidémie agit comme « révélateur ». Révélateur de quoi ? Révélateur des difficultés liées à l’éclatement de la chaîne de production, certes, mais également des capacités d’adaptation des acteurs et des consommateurs. La demande alimentaire n’étant pas, en théorie, élastique, il est intéressant de regarder comment les systèmes alimentaires se sont organisé pour faire face au bouleversement de leur mode de fonctionnement habituel. Cette étude aurait pu être menée à plusieurs échelles : à l’échelle mondiale, à l’échelle nationale, à l’échelle urbaine, ou même à l’échelle individuelle. Nous avons choisi de nous intéresser à l’échelle d’une ville, petite, pour mener une enquête aussi complète que possible.

Ainsi, notre terrain se situe à Plougonvelin, petite commune de Bretagne située dans le département du Finistère, qui compte 4 174 habitants selon le recensement de 2017. Elle se situe aujourd’hui dans un département dit « vert », donc l’un de ceux où la situation est la moins critique selon les données des urgences et des services de réanimation. Pourtant, c’est aussi dans cette petite ville qu’a été diagnostiqué le premier cas de Bretagne, le 27 février 2020 (3). On a pu donc constater une inquiétude plus forte dans les premiers temps, mais aussi un apaisement des esprits au fil des semaines.

La commune compte suffisamment de commerces pour que ses habitants puissent, en théorie, ne pas avoir besoin de la quitter pour s’approvisionner. Une petite dizaine d’enseignes a maintenu une activité, même réduite, pendant au moins une partie du confinement : deux boulangeries, une épicerie, un supermarché, un caviste, une crêperie, une biscuiterie, deux restaurants. À cela s’ajoutent deux agriculteurs, qui vendent directement leurs produits aux consommateurs, et un marché dominical. Ces informations étaient toutes relayées par la mairie, dans le bulletin communal hebdomadaire, Les Échos de Plougonvelin (4). Tous ces lieux ont dû adapter leurs pratiques, pour la sécurité des salariés et des clients, mais ils sont parvenus à rester ouverts, garantissant l’approvisionnement alimentaire régulier des habitants de la ville.

Cette enquête a été menée via deux moyens essentiellement. Le premier était des entretiens, écrits et oraux, avec les commerçants, et avec la Mairie de Plougonvelin - notamment le Centre Communal d’Action Sociale (CCAS). Le second était deux questionnaires adressés aux habitants de la ville sur les réseaux sociaux, et relayés par l’association loi 1901 Kafé Citoyen (5), qui organise des débats démocratiques au sein de la commune. Le premier questionnaire, envoyé au milieu du confinement, le 8 avril, cherchait à connaître les réactions des habitants à chaud, et a reçu 127 réponses. Le second, envoyé le 16 mai, était davantage un appel à témoignages rétrospectif, et il a reçu 57 réponses. Même s’il est clair qu’il faut traiter les informations collectées avec beaucoup de prudence, les échantillons n’étant pas représentatifs (voir annexe), quelques grandes tendances se dégagent. Celles-ci rejoignent les résultats de l’enquête de plus grande ampleur, « Manger au temps du coronavirus », menée par le Réseau Mixte Technologique Alimentation Locale, réseau d’experts issus de la recherche et de la formation, financé par le Ministère de l’agriculture et de l’alimentation, dont les résultats sont consultables sur leur site internet (6).

Ainsi par exemple, on a pu remarquer des comportements similaires dans plusieurs endroits du territoire, comme la réalisation de stocks au début de la période et la préparation de plats plus élaborés qu’à l’habitude ; ou des réactions psychologiques (la peur, la démarche réflexive sur son alimentation).

Il s’agit donc d’identifier des tendances, pour dégager des dynamiques, en se demandant comment les comportements en temps de crise pourraient donner lieu à une réflexion, voire à une réorganisation des systèmes alimentaires à l’avenir. Pour comprendre comment la commune de Plougonvelin s’est organisée face à l’épidémie de Covid-19, il faut commencer par rendre compte des mesures mises en place par les commerçants (producteurs, distributeurs et restaurateurs). Dans un second temps, on étudiera, en s’appuyant sur les réponses apportées aux questionnaires, les comportements des habitants plougonvelinois. De façon générale, on note une volonté de continuer à vivre en conservant au maximum ses habitudes. Pourtant, beaucoup font aussi état d’une réflexion aboutissant sur une remise en cause de leurs modes de vie, et d’un réel désir de changement. C’est heureux, car pour citer le sociologue et philosophe des sciences Bruno Latour, invité sur la Matinale de France Inter le 3 avril dernier : « Si on ne profite pas de cette situation incroyable pour changer, c’est gâcher une crise » (7).


La nécessaire adaptation des commerçants


L’annonce du confinement a dans un premier temps plongé les commerçants dans une profonde incertitude quant aux modalités d’ouverture. Tous ont donc commencé par liquider leurs stocks de produits périssables, grâce à des promotions, ou bien de façon non marchande, en faisant des dons à des associations caritatives. Par la suite, une fois les modalités du confinement précisées, il a fallu composer avec les règlements et les désirs des salariés, pour apporter une réponse satisfaisante.

Pour les producteurs, l’activité continue

Pour la boulangerie Laot, la question de fermer les portes ne s’est jamais vraiment posée. Mélanie Laot, la patronne, l’énonce simplement : « Le confinement a commencé un mardi midi. On est restés ouverts toute la journée ». Elle ajoute que les mesures sanitaires n’ont pas été difficiles à imposer, dans un secteur où les normes d’hygiène sont strictes, et où les cuisines étaient donc déjà équipées en blouses, masques et gants. Les seules évolutions notables ont été l’installation de vitres en plexiglas pour protéger les vendeurs, et la mise en place d’un service de livraison pour éviter que les habitants plus vulnérables ne se rendent à la boutique. Le chiffre d’affaires n’a pas été très différent de celui des années précédentes, même si les ventes globales ont baissé de 31,33% — signe que les clients ont préféré espacer leurs visites pour limiter le risque de contagion (8).

La boulangerie est donc restée à Plougonvelin un lieu jugé nécessaire par ses habitants. Selon un meunier, fournisseur de la boulangerie Laot, les boulangeries de villages et de villes ont dans l’ensemble mieux tenu dans le confinement que les boulangeries des zones commerciales, parce qu’elles sont des lieux familiers et de sociabilité.

La commune de Plougonvelin compte quelques autres activités de pure production, notamment de fruits et de légumes. Ainsi, Nicolas Magueur, propriétaire du Potager de Saint Mathieu, et producteur de légumes certifiés agriculture biologique, a fait le choix de se concentrer sur les paniers de légumes qu’il propose en partenariat avec l’AMAP Penn Ar Bed. Cela a suffi pour lui permettre d’écouler ses stocks chaque semaine, et de se concentrer sur sa propre production, comme la saison est une période relativement creuse. Il a arrêté temporairement le système d’achat-revente avec des grossistes et a mis sa salariée, chargée habituellement de la vente (directe et sur les marchés), au chômage partiel. Sa seule inquiétude est que ses clients aient changé d’habitude au moment de son retour sur les marchés, et décident d’aller se fournir chez d’autres producteurs. Mais pour lui, « en pesant le pour et le contre », il semblait préférable de ne pas prendre le ris