Face à la fermeture des marchés, les différents modes d’approvisionnement en circuits courts de proximité ont dû se reconfigurer dans l’urgence. Leurs acteurs ont démontré une grande capacité d’adaptation couplée à une créativité qui a permis l’éclosion de nombreuses initiatives.



Le recentrage des habitudes vers le quartier ou la commune, notable pour le commerce de proximité, s’est aussi traduit par une recherche de produits d’origine locale. Le secteur des circuits courts s’est trouvé confronté à une situation inédite à cause de la disparition précoce des commandes de la restauration privée et collective, puis des marchés. Il est remarquable que peu de mentions soient faites des premières, alors que les seconds, débouché majeur économiquement, ont agité toute la période. Un consommateur du Puy de Dôme en est conscient : “Les agriculteurs en circuit court qui vendaient au marché, ainsi que les petits commerçants sont très très pénalisés.”

Alors que certaines communes ont choisi de maintenir les marchés, mais avec moins d’exposants et favorisant généralement les producteurs, certains territoires ne comptent plus aucun marché ouvert. Très rapidement, diverses stratégies ont été mises en place pour parer à la disparition des ventes sur les marchés :

  • des transferts vers d’autres formes de circuits courts : des producteurs du Perche déclarent “suite à la crise du coronavirus et baisse de ventes sur Paris et sur les marchés, nous nous réorganisons pour développer la vente directe à la ferme.” Le système de drive ou la livraison collective de paniers sont particulièrement plébiscités, en mobilisant des outils numériques et les réseaux sociaux.

  • des transferts vers des formes de distribution classiques mais de proximité : “il faudrait rouler au minimum 20 km, au delà de ce que nous autorise cette période de confinement, qui plus est seul au lieu de 4 par voiture d'habitude. A défaut d'alternative qui corresponde à nos modes habituels de consommation, nous nous approvisionnons... en "moyenne" surface” (consommateur “bio” des Ardennes).

  • la création de nouveaux dispositifs de circuits courts : la crise a joué parfois le rôle d’accélérateur pour des projets qui couvaient ou de déclencheur en réaction aux contraintes. Elles émanent de toutes catégories d’acteurs. De producteurs : “livraison chez un particulier de production légumière commandée la veille, sous forme de paniers forfaitaires, pour le voisinage” (Côtes d’Armor) ou “lancement d'un drive de produits fermiers et bio à Crest, par un collectif de producteurs” dans la Drôme. De groupes mixtes : un client de l’Aisne a “proposé [à son fournisseur] de diffuser l'info auprès de mon réseau d'amis locaux en leur proposant une distribution, afin d'éviter qu'il y ait beaucoup de gens qui se déplacent en temps de confinement. Du coup, il a mis en place un système de pré-commande”, alors qu’à Caen “les clients réguliers de productrices maraîchères de la région ont pris contact avec elles pour organiser un système d'achat groupé en direct, avec livraison hebdomadaire. Le noyau du groupe est constitué des familles habitant l'habitat participatif les Zecobats, en banlieue de Caen. Il s'agit d'un système temporaire, visant à assurer la continuité des débouchés commerciaux de productrices bio locales privées de marché”. Mais aussi entre commerçants et producteurs, comme en Savoie “nous travaillons avec des maraîchers du bas de la vallée ce qui nous permet d'avoir des légumes locaux à minima”.

  • la réorganisation pour respecter les mesures sanitaires : “Le marché Bio et Local de Vandoeuvre, Se transforme en « drive » sur le Parking du magasin de l’Eau Vive à Vandoeuvre” (Meurthe et Moselle), Depuis aujourd'hui (03/04), elles ne vendent plus "en vrac". Il faut réserver des paniers et venir les récupérer” (Finistère), dans une AMAP de Romorantin “alors que nous avons un engagement pour des paniers légumes, nous avons proposé une commande de fruits. L'heure de récupération des paniers a été élargie à l'après midi pour éviter de se croiser”.

Beaucoup de retours, en particulier de membres d’AMAP, soulignent l’extrême précaution prise pour respecter les exigences sanitaires, voire aller au-delà. Des témoignages décrivent des procédures extrêmement complètes et détaillées pour garantir la sécurité, comme des AMAP de Meurthe et Moselle “réorganisation d'une livraison en AMAP en respectant les mesures de confinement et les gestes barrières” ou d’Indre-et-Loire, malgré les contraintes “réorganisation des distributions en fonction du virus : la durée est passée de 1 h à 4 heures” (Vendée). On sent que ce soin extrême relève de la légitimation de pratiques parfois décriées, comme le signale un maraîcher “parfois, les placiers sont moins regardants, que les producteurs, pour le suivi des obligations. J’espère qu'il va y avoir reconnaissance de ce savoir-faire”.

Les volumes de vente sont partout signalés comme plus importants, confirmation de la tendance relevée dans le premier bulletin. C’est le cas dans un magasin qui vend des produits bio et locaux dans le Rhône “nous avons multiplié notre chiffre d'affaires par 2,5 en moyenne depuis l'annonce du confinement (lundi 16 mars). Le panier moyen est passé de 20€ en semaine et 30€ le samedi à environ 35€ voire 40€ chaque jour de la semaine”. Les producteurs le constatent aussi en Ille-et-Vilaine “augmentation de la consommation de farine directement chez le producteur. La productrice nous dit être "débordée" par le nombre de clients particuliers, qui sont prêt à faire jusqu'à 50 km pour chercher de la farine”. Ce qui provoque de lourds impacts sur le travail “nous avons dû nous réorganiser radicalement pour absorber cette hausse : intégration de nouveaux producteurs dans la gamme, mobilisation de plus de monde pour la préparation des paniers, passage d'un jour de préparation des commandes et un jour de livraison à 3 jours de préparation et 2 puis 3 jours de livraison. Nos 3 secteurs de livraison habituels, tous desservis traditionnellement le jeudi, ont été répartis sur 3 jours de livraison distincts (mercredi, jeudi, vendredi)” (collectif de producteurs du Gard). Pourtant, un agent de développement note dans la Nièvre que “Les producteurs vendant à des intermédiaires (GMS notamment) souffrent par contre d'une baisse des ventes.”

Cette augmentation de la demande provoque une tension sur les disponibilités, provoquant des déceptions chez les consommateurs “il n'y avait plus grand chose à vendre quand mon tour est arrivé (plus de radis, j'ai dû me rabattre sur des blettes et quelques carottes)” (Finistère) ou des craintes de rupture chez les producteurs “l'offre en légumes de conservation, il y en a pour dix jours pas plus" (maraîchers, Côtes d’Armor). Cette tension n’est pas liée qu’à la crise puisque la co-gérante d’une épicerie vrac de Savoie précise qu’elle “intervient à la période de l'année où il n'y a quasiment plus rien en fruits et légumes, il est très difficile de manger local”.

La bonne résistance, en moyenne car nous avons aussi relevé la disparition d’un dispositif local, des circuits courts renforce l’attachement de leurs consommateurs “maintenant que la crise sanitaire est là, je me rends compte que dans ce contexte, le modèle de l’AMAP est le plus intéressant, peut-être le plus résilient” (Ardennes) même si “les adhérents viennent 1 à 1, il y a un peu de perte de lien social” (Vendée). Des producteurs bio des Côtes d’Armor affirment cette dimension reliante de l’alimentation qui règne selon eux dans les circuits courts “les vraies valeurs, c'est l'échange, avec des personnes qui produisent pour vous, des produits qui ont du sens, essentiels”.

Enfin, les circuits courts et leurs producteurs ont été la première et principale cible des multiples sites de localisation et mise en relation lancés à l’occasion de la crise. Ils ont pu bénéficier des expériences antérieures des nombreux répertoires de producteurs lancés dans le cadre des projets alimentaires territoriaux (le terme lui-même étant peu cité). De façon plus artisanale, des groupes de citoyens ont réalisé des pages sur les réseaux sociaux. Plus original, à Narbonne une radio locale signale la “création d'une chronique donnant la parole aux producteurs locaux pour informer la population sur les solutions de vente directe sur 8 créneaux horaires quotidiens”. Mais “ces mises en relations en l'espace de 5 jours posent également la question de la logistique, de son optimisation et de l'organisation collective”, et certains producteurs demandent à être déréférencés par crainte de pénurie de produits ou d’excès de sollicitations.

Cette rubrique s’ouvrait sur le choc que représentait la fermeture générale, sauf exception, des marchés. Il s’est aussi traduit comme électro-choc à dimension mobilisatrice puisque de nombreux producteurs, individuellement ou collectivement, ont su faire valoir auprès de leurs maires l’importance des marchés. Ils ont réalisé de véritables guides de plaidoyer, comme le document diffusé par la Chambre Régionale d’Agriculture de Rhône Alpes - Auvergne intitulé “La réouverture des marchés, une nécessité en Auvergne-Rhône-Alpes !”, dont les arguments ont inspiré d’autres plaidoyers.


Pour proposer de nouvelles observations : https://framaforms.org/appel-a-retour-dexperience-manger-au-temps-du-coronavirus-1584194374


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