Le déconfinement ne se traduit pas par une reprise immédiate des chaînes alimentaires, en particulier pour la restauration hors domicile. Agriculteurs et intermédiaires de la transformation rencontrent toujours des difficultés.


Plusieurs témoignages ou communiqués dressent un premier bilan de cette période de confinement, avec chez les producteurs, des incertitudes pour la suite ou une amertume face au revirement rapide des pratiques d’approvisionnement de certains consommateurs. Du côté des agriculteurs, la sortie du confinement a des effets contrastés.


Pour ceux engagés dans des filières longues, peu de changements sont à signaler et l’hétérogénéité des situations persiste (Chambres d’Agriculture France, 26 mai 2020). Certains producteurs continuent de traverser cette crise sans trop de difficultés (grandes cultures céréalières, volaille) tandis que d’autres font toujours face à des débouchés fermés et à des prix bas (cultures industrielles de pomme de terre et de betterave, bovins lait ou viande). La situation est particulièrement tendue pour les filières horticoles, viticoles, et les producteurs de fromages AOP.


Les évolutions sont plus marquées pour les agriculteurs historiquement impliqués dans des circuits courts ou pour ceux ayant récemment développé ces moyens de commercialisation en réponse à la crise. Malgré leur réouverture, les marchés sont toujours soumis à des mesures de distanciation sociale. Certains témoignages insistent sur le manque d’affluence, et incriminent des mesures jugées décourageantes :


“Les mesures sanitaires sont draconiennes, il y a des barrières pour guider les gens, un sens de circulation d’un stand à l’autre. On sera forcé de parcourir 700 mètres, les petits vieux ne pourront pas.” (agricultrice, Occitanie, Reporterre 22 mai)


De nombreux producteurs évoquent des ventes en diminution par rapport à la période de confinement et partagent leur ressenti, entre déception et compréhension voire soulagement :


« L’activité a été bonne pendant tout le confinement, fait le bilan Mikaël Auffret. Avec une belle augmentation des ventes, notamment pour les drives fermiers », le mode de vente qui a le plus profité du confinement. Mais aujourd’hui, après avoir discuté avec d’autres collectifs de producteurs locaux, Mikaël Auffret confirme une baisse des ventes depuis la fin du confinement. « Les gens venaient plus chez nous par peur d’aller dans les supermarchés, prenaient aussi le temps de cuisiner », analyse le producteur. Aujourd’hui, un retour aux habitudes de consommation d’avant se dessine. « Quelques nouveaux clients, qui nous avaient rejoints pendant le confinement, sont toujours là, nuance tout de même le producteur, qui reste sur des ventes supérieures à celles d’avant la crise. » Mikaël, qui espérait un éveil des consciences sur la nécessité de revoir nos circuits d’alimentation, lance un appel aux consommateurs : « Les gens étaient contents de trouver les producteurs locaux pendant la crise sanitaire, il ne faudrait pas qu’ils nous oublient une fois celle-ci passée. On a encore besoin d’eux. » (producteurs de fruits, Bretagne, Ouest France 28 mai)


“Le nombre de paniers, qu’on essaye quand même de développer depuis deux ans, a été multiplié par deux et demie en trois semaines, pour atteindre le pic sur la deuxième / troisième semaine de confinement [...] Et puis après on a senti qu’on rentrait dans une sorte de normalité de confinement et on a vu nos paniers diminuer. Et là vraiment, après la fin du confinement, ça diminue encore et encore et on va bientôt retrouver le niveau de paniers qu’on avait avant le confinement. Et ça c’est vraiment dur pour nous.” (maraîcher, Nouvelle-Aquitaine, témoignage vidéo posté sur Facebook le 30 mai)


« On s'est bien rendu compte que après le déconfinement, les gens sont moins venus, constate Frédéric Ménager. En tout cas, chez nous, ceux qui viennent encore, ce sont ceux qui venaient déjà avant. Mais des nouveaux clients, on n’en a pas. Donc on est bien obligé de constater que les grandes surfaces sont reparties à fond et que les gens n’ont rien changé à leur mode de consommation. » (producteur de volailles, oeufs et légumes, France 3 Bourgogne-France-Comté, 5 juin)


“Dans la Bresse, à Branges, Alexandre Cauchy est maraîcher. S’il constate un très léger tassement de ses ventes, il l’accueille presque avec soulagement. « On a été énormément sollicité pendant 3 mois. Aujourd’hui, on est toujours sur un rythme soutenu. Sur internet, on a multiplié nos ventes par 7 en moyenne. Je ne vais pas dire qu’on était proche du burn out. Mais on est crevé ! » avoue Alexandre Cauchy.” (France 3 Bourgogne-France-Comté, 5 juin)


“Pendant le confinement, la demande d’œufs a explosé, il n'arrivait pas à fournir. Il fournit principalement des supérettes et commerces de proximité, il est passé d'une livraison à deux livraisons par semaine. Il livrait le mardi, le jeudi il n'y avait plus d'oeufs dans les rayons. Du coup, il s'est dépanné avec un collègue producteur d'oeufs également qui vendait surtout à des restaurateurs, pour pallier à la pénurie d'oeufs. Il a acheté 250 poules supplémentaires pour pouvoir fournir la demande. Et depuis le déconfinement, c'est la chute libre de la demande, il se retrouve avec trop d'oeufs. Les ventes restent au-dessus de celles d'avant le confinement, mais il ne pensait pas que ce baisserait autant, il est déçu. Il exprime le sentiment d'avoir servi de "roue de secours" pendant le confinement. Ses débouchés en crêperie reprennent doucement mais ça reste très peu par rapport à avant le confinement. A noter qu'il avait arrêté son débouché en maison de retraite pendant le confinement, de peur d'amener un virus, il attend peu encore avant de pouvoir reprendre ses livraisons.” (agent de collectivité, Bretagne, 9 juin)


Avec le recul, certaines conséquences de la période de confinement sur les chaînes alimentaires ont également pu être documentées. Les entreprises agroalimentaires, en particulier les TPE et PME, ont par exemple été fortement touchées, avec une perte de chiffre d’affaires de 22 % en moyenne selon le baromètre ANIA (Association Nationale des Industries Alimentaires, 12 mai). Un témoignage nous est remonté sur les incertitudes auxquelles font face les petites entreprises de l’alimentaire :


“J'ai un projet de boulangerie bio et locale, freiné par le confinement. Je me pose beaucoup la question de l'impact de la crise économique qui vient sur mon projet : les banques seront-elles plus réticentes (priorisant l'aide à l'existant) ou au contraire plus enclins à soutenir ce type de projet (besoin de 1ere nécessité, demande croissante en produits locaux, ...). Questionnement sur comment faire pour transformer les faillites (malheureusement probables) de restaurants et commerces en offres de produits bio, locaux et écologiques ? Plus largement hors crise covid, on manque cruellement de filières locales et indépendantes pour les céréales : il manque des petits moulins coopératifs, intermédiaires entre paysans meuniers (qui n'ont pas forcément les moyens de faire des farines de qualité maîtrisée comme un moulin) et les meuneries industrielles des grands gros multinationaux.” (entrepreneuse, Centre-Val-de-Loire, 2 juin)


Selon une enquête de l’Agence Bio, la consommation de produits issus de l’agriculture biologique a quant à elle augmenté pendant le confinement, en particulier chez les ménages les plus modestes (Agence Bio, 9 juin).


Enfin, le retour des travailleurs saisonniers étrangers permet de relancer l’activité dans les exploitations y faisant appel. L’opération de mobilisation des travailleurs en chômage partiel pour les travaux agricoles est le plus souvent présentée comme un échec :


“Ils étaient d’ailleurs 300 000 à avoir répondu à l’appel des champs. Quelques semaines plus tard, il n’en reste que 45 000 selon le quotidien L’Opinion, 5000 selon Les Echos. Bien moins que les 150 000 nécessaires en juillet/août.” (France Inter, Histoires Économiques, 20 mai).


“Chez Alexandre Tourette, seulement 3 cueilleurs français sont restés dans ses champs, alors que 15 cueilleurs espagnols en provenance d'Alicante sont arrivés cette semaine en renfort. « Sincèrement, on a tout fait cette année pour recruter localement, on a laissé la chance aux travailleurs français, sans succès. C'est trop pénible, trop physique. On a perdu du temps à les former, et on a eu une perte de récolte » souffle le producteur.” (La Provence, 25 mai)


Présentation du bulletin n°5

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