La détresse alimentaire reste la toile de fond de cette dernière période, même si les retours d’enquête proposent plutôt à voir des actions concrètes de solidarité et de partage. Quelques éléments de bilan et de proposition émergent.



La fragilisation alimentaire des populations qui s’en sortaient tout juste avant la crise se confirme.

Ce constat ne ressort pas directement de notre enquête cette-fois ci mais des résultats de premiers travaux de recherche:

“La précarisation alimentaire se manifeste à première vue par l’augmentation du nombre de personnes qui ont recours à l’aide alimentaire. (...) Mais le recours à l’aide alimentaire est la partie émergée d’un iceberg. Une partie de la population qui bouclait ses fins de mois difficilement mais ne bénéficiait pas d’aide spécifique ou d’une aide discrète (ex. tarif réduit à la cantine) se retrouve en plus grande difficulté. Mais elle n’a pas l’habitude ou ne veut pas recourir à des aides par honte ou car elle s’estime moins dans le besoin que d’autres. Une partie des personnes en précarité alimentaire sont donc hors des radars sociaux” (Nicolas Bricas et al., Premiers résultats d’enquêtes sur les solidarités alimentaires avec les populations précarisées par la crise du Covid-19, mai 2020, https://www.rmt-alimentation-locale.org/eclairages).

La presse s’en fait aussi l’écho: “En l’absence de cantine scolaire, la « fracture alimentaire » redoutée La précarité gagne du terrain chez les familles modestes” (Le Monde, Mattea Battaglia, 26 mai 2020).



Cette situation n’est pas propre à la France :

Les organisations caritatives opérant dans le domaine de l'alimentation dans de nombreux pays riches ont vu une forte augmentation de la demande de nourriture et d'autres besoins de base. C'est le cas aux États-Unis, où des voitures forment des files d'attente de plusieurs kilomètres devant les locaux des banques alimentaires, au Royaume-Uni, où cette augmentation survient après des années de hausse progressive de la fréquentation des banques alimentaires, au Canada et en Italie, où des réseaux solides d'organisations caritatives étaient en place depuis des décennies. (...) En Italie, l'approvisionnement en denrées alimentaires à des fins caritatives est mis à rude épreuve pour la deuxième fois en moins de dix ans (la précédente fois étant le ralentissement économique et l'austérité de 2011-2013). Aujourd'hui comme hier, Caritas [1] est sur la ligne de front de l'urgence en Italie depuis les premiers jours de la pandémie et a mené une enquête visant à comprendre comment ses agences locales faisaient face à COVID-19. Les résultats préliminaires de l'enquête montrent un doublement du nombre de personnes qui se tournent pour la première fois vers les centres de conseil de Caritas (Centri di Ascolto, NDA), soit une augmentation de 114 % par rapport à l'année dernière” (traduit de Sabrina Arcuri, How has COVID-19 affected food poverty? Challenges and perspectives, 20 mai 2020).



La fin du confinement pourrait accélérer ce triptyque appauvrissement économique/détresse alimentaire/ recours à l’aide alimentaire :

“Je suis plus regardante sur les prix que les semaines précédentes, car mes revenus ont baissé, et nous sommes deux fois plus nombreux à la maison (par rapport à avant le confinement)” (#584 consommatrice 30133, 20 mai).

Les enjeux pour la suite sont importants et le manque de revenus des familles précaires laisse de lourdes traces sociales. Tout le travail effectué depuis dix ans sur l’accompagnement au changement des pratiques alimentaires a volé en éclat face à la réalité du retour de la faim ou de la peur d’avoir faim. La démocratie alimentaire soutenant l’appropriation par les populations, des systèmes alimentaires dont ils ont besoin, est plus que nécessaire. Mais cet épisode de mise en place d’une aide humanitaire risque d’engager des réponses assignant les populations à petits budgets à n’accéder à l’alimentation que sous cette seule forme (l’aide alimentaire). Le dispositif d’aide alimentaire existant depuis 1985 [2] a déjà largement creusé ce sillon. Et le paradoxe se durcit entre la population qui s’est saisie des circuits courts pour s’alimenter et celle qui va continuer à dépendre de cette aide humanitaire” (Dominique Paturel, De l’aide alimentaire à l’aide humanitaire, récit d’un dérapage social, mai 2020).

Selon Anne Lambert et al., ,Comment voisine-t-on dans la France confinée ?, Population & Sociétés Numéro 578, juin 2020: “Tous âges réunis, les revenus du ménage ont diminué pour 55 % des artisans et commerçants, 40 % des ouvriers, 31 % des employés, 23 % des professions intermédiaires, 20 % des cadres et chefs d’entreprise”.

Les actions de solidarités perdurent tout au long de cette période de déconfinement progressif. Les retours de cette période concernent les personnes fragiles, mais aussi les professionnels, agriculteurs et commerçants, touchés par la crise.


Les réseaux déjà constitués proposent leur aide :

Nous avons monté un projet nommé D.A.L.E (Distribution Alimentaire Locale et Eco-Solidaire) dont les objectifs étaient de fournir des bénévoles aux agriculteurs pour assurer leurs productions, mettre en place un réseau de vente sur Montpellier et Sète dont les bénéfices serviraient à donner des légumes frais à des réseaux de distributions encore en place, à des familles et certains squats. Ces produits étant majoritairement d’origine biologique (labellisé ou non donc naturelle). Le projet commença la troisième semaine du confinement et dura 8 semaines. Nous avons mobilisé une quarantaine de personnes chez des agriculteurs, fournis des paniers pour 80 familles différentes (environ 20 chaque semaines), vendus et acheté pour 20 000 euros et donner environ 8000 euros de produits.” membre de l’association “la cinquième Saison”, 34 000, 4 juin).


Même lorsque ce n’est pas leur fonction première :

Durant toute la période de confinement, en plus des paniers pour nos adhérents, nous avons proposé, en lien avec nos producteurs, des paniers supplémentaires et solidaires que nos adhérents pouvaient commander et offrir à des voisins, des personnes malades…” (président d’AMAP, 54000, 13 mai)

Nous avons assuré un soutien à une associations, Artisans du Monde, en proposant à plusieurs reprises des commandes groupées auprès de nos adhérents. Cela pour permettre à cette structure de maintenir une activité et des ventes” (président d’AMAP 54000, 13 mai)


Mais les réseaux ne sont pas les seuls à agir comme nous l’avons déjà observé. La solidarité peut naître de la rencontre entre des individus sans lien initiaux :

“Lassées de se sentir inutiles, nous nous sommes rapprochées d’un maraîcher habitant à quelques kilomètres et nous sommes allées l’aider 3 matins par semaine environ, pendant 3 semaines. Jean est maraîcher depuis 10 ans dans le coin. Il devait accueillir un stagiaire mais le confinement l’a empêché. Seul à travailler sur plus d’un hectare au printemps, période intensive de plantation et de désherbage (surtout quand on est en bio), il était soulagé de récupérer 4 autres mains. En échange il nous a donné de nombreux légumes, de sorte que nous avons pu manger entièrement local et bio à certains repas ! Nous en étions très fières !” (femme, 86000, 7 juin).

“Je produis l'essentiel de nos fruits et légumes, et même certaines légumineuses dans mon jardin. Le confinement a été compliqué car pendant 2 semaines nous ne pouvions pas nous rendre au jardin qui est situé à près de 2km de notre domicile. Une autorisation spécifique aux jardiniers puis le déconfinement ont permis de reprendre un rythme de jardinage normal. Par rapport au Covid, la seule différence, c'est que j'ai prévu de mettre davantage de légumes en culture en prévision d'une éventuelle pénurie à l'automne, afin d'en donner à des amis et voisins qui pourraient se trouver dans le besoin. J'ai aussi produit davantage de plants de légumes, que j'ai donnés” (femme, 86000, 7 juin).

Pendant la période considérée, évolution des règles concernant les aliments pouvant faire l’objet d’un don dans le cadre de l’aide alimentaire (Arr. 19 mai 2020, NOR : AGRG2012537A : JO, 23 mai ; Arr. 19 mai 2020, NOR : AGRG2012531A : JO, 23 mai ; Instr. techn. DGAL/SDSSA/2020-290, 19 mai 2020 : BO min. Agr. n°21/2020, 14 mai); évolution aussi dans le domaine de l'entrée en France et l'admission au travail des saisonniers agricoles et travailleurs détachés dans le contexte de la crise sanitaire liée au Covid-19 (Instr.n°6171/SG, 20 mai 2020 ).

Comme dans chaque bulletin, l’action des communes dans le secteur des solidarités nous est également rapportée :

A Grenoble par exemple: “Réouverture des cuisines centrales de plusieurs communes métropolitaines (Grenoble, Echirolles, Saint-Martin-d’Hères, Pont-de-Claix…) pour la confection et la distribution de repas aux précaires et démunis; Distribution de repas à domicile via les CCAS; Distribution de paniers de première nécessité via les CCAS avec le soutien de la Banque alimentaire; Ouverture de la plateforme du Pôle Agroalimentaire aux communes et CCAS pour leur approvisionnement et sourcing produits; Soutien à la banque alimentaire pour la récupération et la redistribution des invendus” agent collectivité, Grenoble, 20 mai).


Remontent plus particulièrement des difficultés auxquelles ces communes ont été confrontées pour mettre en oeuvre leurs actions :

Suite au recensement par les élus et les agents de 500 personnes âgées de plus de 70 ans, “On a constaté que les réseaux de solidarité (famille, voisins, amis) fonctionnaient très bien. Dès lors, nous avons mis les gens isolés en lien avec la superette qui pouvait assurer la livraison de courses. Nous téléphonons régulièrement à ceux qui sont vraiment seuls. En revanche, ce qui passe sous nos radars sont les jeunes potentiellement isolés ou en danger ». Il est compliqué pour les élus de repérer les situations de grande difficulté car ils n’ont pas de moyens d’identifier ces personnes (familles monoparentales, ou jeunes subissant des violences notamment)” (maire de commune bretonne, 22 avril).


Dans un échange entre villes sur les conséquences de la crise, une chargée de mission déclare : “on s’est rendus compte que notre cantine dimensionnée pour 23 000 repas par jour a du mal à fonctionner quand il faut en faire 10 fois moins pour les besoins sociaux”. Une autre renchérit : “nous sommes en train de construire une nouvelle cuisine centrale, et envisageons d’inclure dans le programme le besoin de pouvoir y recourir pour la solidarité alimentaire en cas de nouvelle crise” (2 juin)


Et après la crise ?


Face à l’augmentation du nombre de personnes en détresse alimentaires, certains s’interrogent :

“Ma grande crainte c’est que la crise économique qu’on va traverser va faire exploser la demande [d'aide alimentaire]... Si on reprend le cycle économie/argent et qu’on oublie le côté social, on repartira de plus belle et encore plus égoïstement qu’avant” (entretiens menés auprès des élus de Rennes Métropole par Morgane Avenel, rapport le 26 mai).


Et certains proposent :

-Par exemple, de “Définir un plan de lutte contre la dénutrition des personnes précaires et des personnes âgées, dont la part dans la population augmente fortement et qui sont très exposées à ce risque pour des raisons physiologiques, psychologiques ou sociologiques” (Extrait du rapport d’information présenté au Sénat, “Vers une alimentation durable : un enjeu sanitaire, social, territorial et environnemental majeur pour la France, par Mme Françoise Cartron, sénatrice de Gironde, et M. Jean-Luc Fichet, sénateur du Finistère, 28 mai).

  • Ou de créer une sécurité sociale de l'alimentation (article de Dominique Paturel précité; voir aussi article publié le 21 mai 2020 sur Novethic).

  • Ou de s’inspirer du “concept d'assurance alimentaire” selon lequel “Les marges effectués sur les produits grâce aux acheteurs servent à payer des dons. Cette idée peut être développée de plein de manières, dons, prix réduits sur les produits, prix indexés sur le coefficient familial, sur les revenus, etc. “ (membre de l’association “la cinquième Saison”, homme, 34000, 4 juin).


Présentation du bulletin n°5


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